Transparentalité / Homoparentalité


La Couvade

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1re partie : le petit chaperon rouge.
2me partie : cas cliniques, des pères célibataires.
3me partie : "l'homme c'est la métaphore".


Troisième partie : "L'homme c'est la métaphore".


D'après un article paru dans la revue NERVURE, tome VIII, n°1, Février 1995. Dr J. Morenon : "A l'école maternelle : la transparentalité".





Le terme de couvade décrit un ensemble de coutumes que l'on prête à certaines sociétés par lesquelles l'homme joue le jeu de la grossesse et surtout de l'enfantement (Voir : "Élysa"). Sur le plan clinique on peut rattacher à la couvade un ensemble de symptômes qui affecte certains pères, dans nos cultures occidentales. Dans la première partie (tous publics) nous nous proposons de décrire ici le penchant psychologique qui place certaines personnalités masculines en position de rivalité avec la femme, dans un désir de créativité utérine. Certains mythes très populaires paraissent traiter de ce problème dont l'histoire du Petit Chaperon Rouge. Dans une deuxième partie (plus spécialisée) nous donnons quelques exemples. La troisième partie sera consacrée des déductions théoriques.


Malgré son importance incontestable sous l'angle de l'ethnographie, le problème de la couvade entre difficilement dans les concepts de la psychopathologie occidentale. Il est certain que le freudisme en sa forme actuelle n'est pas prédisposé à lui faire bon accueil et les idées de Lacan, qui s'en réclame, supportent quelques contradictions. Certes cet auteur pose la question de la procréation comme facteur commun à la position féminine et à la question masculine dans l'hystérie ; c'est d'ailleurs sous le registre de cette affection qu'il nomme la couvade comme un problème latent. Et remarque-t-il, "le fait qu'un être sorte d'un autre, rien ne l'explique dans le symbolique. Tout le symbolisme est là pour affirmer que la créature n'engendre pas la créature". Lacan pose aussitôt la question de la mort qui paraît bien constituer le point focal dans la question qui nous occupe.

Il peut être admis que l'absence de bébés dans le ventre confronte le garçon à l'absence de perpétuation de soi-même. Ce destin mortifère étant, pour lui, d'autant plus inconcevable que sa petite soeur, dès sa venue au monde, est porteuse, non pas seulement de sa propre vie, mais de la Vie.

Mais le problème peut se retourner en faveur du mâle dès l'instant que toute avancée dans la personnalité suppose l'abandon et la perte d'une installation préexistante. Globalement, on peut entendre par là ce que les psychanalystes appellent une perte d'objet, à la fois un deuil et la mort à quelque chose qui, en une époque antérieure du développement personnel, a pu constituer un lien vital.

Privé d'un tel lien, l'humain ne se laisse pas mourir. Il en reconstitue un autre. Ainsi va faire le garçon, s'aidant d'un nouveau modèle d'identification, semblable à lui parce qu'affronté aux mêmes problèmes. C'est généralement le père qui n'est justement pas dépourvu de créativité. Celle-ci se manifeste par la tête et les mains, elle s'inscrit dans une syntaxe sociale et le garçon va s'en emparer.

On voit qu'ici transformation et crise sont liées, l'une appelant l'autre. Pour cette raison, une puissante impulsion de transformation est créée par la mort dont le petit garçon est habité ; intensément en question, elle radicalise la perte d'objet ; elle conditionne et thématise la rupture fondamentale (à moins que cette rupture ne soit le seul moyen dont dispose l'humain pour se représenter le mort, mais cela est un autre problème ; voir la page : Le problème de la formation du sens, I §3).

Autrement dit voici, au premier regard, deux problématiques opposées:

- Eve signifie la vie ; la vie continuée que contient la petite fille crée avec la mère un rapport de participation ; il est connu ("parole de gendre !") que ce lien métonymique mère-fille est parfois bien difficile à dissoudre ; en contrepartie la gent féminine se trouve en général moins sensible à la mort et moins angoissée devant elle... et, nous l'avons dit, moins préoccupée par la constitution d'une image sociale éminente;

- le vide mortifère du garçon le propulse vers ce que l'on appelle la métaphore paternelle, c'est à dire toute une problématique d'identification et de ressemblance au personnage paternel, lequel existe surtout par son image socioculturelle et les représentations qu'il en donne.

Autrement dit, chez le petit garçon dont le destin paraît arrêté, l'alchimie du deuil et de la mort est en réalité le moteur de la transformation. L'enfant se soustrait à la contiguïté maternelle au profit d'images et de modèles relayés par le père et prélevés dans l'environnement socioculturel dont il va sonder le potentiel créateur.

L'évolution à laquelle on assiste de nos jours dans le destin des sexes, et qui atténue heureusement ce schéma, ne met que plus en évidence sa validité historique ainsi que le sens (et certaines maladresses) du combat féministe.


* * *

Il ne s'agit pas d'admettre un psychologisme naïf qui ferait désirer l'action créatrice comme un moyen de se survivre. La réalité est ailleurs : la mort, en tant que perte, désinstallation, est une condition de substitution de relations métaphorique à des relations métonymiques préexistantes dont elle est l'effacement ; elle devient la condition de toute création non corporelle, non incarnée, pourvue d'un sens, mais aussi de la création de soi-même en tant que personne. Ce sont donc les composants d'une identité sexuelle, sociale, professionnelle qui sont en question, dans la mesure où ces éléments sont prélevés sur les personnages parentaux ou leurs substituts.

Lorsque la rupture est imparfaite, lorsque l'absolu de la mort est plus ou moins nié (ce qui est le cas des sociétés primitives qui font si bien exister leurs ancêtres) la couvade, en tant que prolongement métonymique et résidu d'une identification maternelle, va prendre place sous différents cas de figures. La participation corporelle à la continuité de la vie marque alors la persistance de son inscription dans le corps (et le porte-à-faux permanent d'un lien de contiguïté avec le créateur).


* * *

Ce pouvoir transformateur de la mort et du deuil conduit à réfléchir sur cette revendication paradoxale de l'humain perçue par Freud comme un "instinct de mort". Mais cette seule notion d'instinct - opposé à l'instinct sexuel, qui est supposé tourné vers la vie, portait la marque du biologisme qui a toujours sous-tendu l'oeuvre du Maître viennois. Or il ne s'agit plus ici de biologisme mais de la fonction du deuil et de la rupture en tant que coupure ontologique et condition d'accès au procès métaphorique qui fonde le pouvoir de l'esprit.

Dans notre univers culturel, nous devons raisonner sur la base de la dissociation platonicienne du corps et de l'âme qui place l'un et l'autre dans deux mondes distincts. C'est à dire que, sur la base de cette césure, sera plus complète l'avancée vers le pouvoir créateur de l'abstraction. Le symbolisme des Ailes par lesquelles le petit Raphaël pouvait recréer en lui, mais en esprit, la vie de son père et le ramener à lui en constitue les prémices éloquentes.





Vers les 1re partie et 2me partie



Discussion : Paul UCELLI wrote 18/03/98.

PU : dans le genre frustration castratoire ce que vous ecrivez est deja pas mal gratine... et que dire de la frustration de n'avoir jamais ressenti cette frustration... ?

R : Si l'on veut une castration utérine, plus fondamentale, pourrait précéder, chez le garçon, le castration phallique, d'où la fringale de créer que n'ont pas les filles. Créer leur est consubstantiel : elles n'ont plus qu'à soigner et préfèrent les poupées aux legos.

PU : je ne pense pas que l'on puisse/doive "conjurer" la mort, l'accepter me parait plus humain.

R : La mort est-elle "humaine", même si l'humain peut l'accepter? C'est une question philosophico-religieuse. Le problème c'est que l'esprit de l'homme ne paraît pas "équipé" mentalement pour conceptualiser la mort en tant qu'éternité totale et absolue annulation de la totalité. Il essaye d'annuler les effet de cette annulation (conjurer) et cherche à retrouver une récurrence du temps (voir la monnaie). Au mieux la mort paraît mise en perspective avec la période oubliée des souvenirs infantiles; peut-être son seul "point d'ancrage" dans le psychisme.

PU : je crois noter un contre sens dans votre acception de "creativite", peut etre pas fortuit d'ailleurs, et j'aurais mieux aime le terme de "procreation"; qu'en pensez vous ?

R : Non, ce contresens n'est pas fortuit ; nous avons gardé l'opposition entre l'acte de créer, corporel et incarné - voir Re: je suis un con - et les actes substitutifs : création de la tête et des mains, plus masculine. Il n'est d'ailleurs pas simple, pour la gent féminine, de concilier deux systèmes dont les logiques sont contradictoires.






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