Transparentalité / Homoparentalité


La Couvade

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1re partie : le petit chaperon rouge.
2me partie : cas cliniques, des pères célibataires.
3me partie : "l'homme c'est la métaphore".


Première partie : Le petit chaperon rouge.








l/ la portée mythique d'un fait divers.
2/ du loup au loubard.
3/ mort et créativité.





Le terme de couvade décrit un ensemble de coutumes que l'on prête à certaines sociétés par lesquelles l'homme joue le jeu de la grossesse et surtout de l'enfantement (Voir : "Élysa"). Sur le plan clinique on peut rattacher à la couvade un ensemble de symptômes qui affecte certains pères, dans nos cultures occidentales. Dans la première partie (tous publics) nous nous proposons de décrire ici le penchant psychologique qui place certaines personnalités masculines en position de rivalité avec la femme, dans un désir de créativité utérine. Certains mythes très populaires paraissent traiter de ce problème dont l'histoire du Petit Chaperon Rouge. Dans une deuxième partie, plus spécialisée, nous donnerons quelques exemples. La troisième partie sera consacrée des déductions théoriques.


La portée mythique d'un fait divers

Un loup dans une école maternelle au ventre bourré de dynamite, mais un loup plein de sollicitude vis à vis des six petits enfants dont il s'est emparé, sans rien ménager pour les épargner, jusqu'à ce qu'il soit abattu par les chasseurs du RAID. Fait divers certes, mais aussitôt placé au top-niveau de la médiatisation (voir bas de page*).

Une telle force émotionnelle paraît nous reconduire à la sources des légendes d'autrefois : en d'autres époques la date anniversaire, nouvelle Saint-Nicolas, serait devenue la fête de tous les écoliers. Sage précaution du temps jadis, assurant la protection du sanctuaire agressé peut-être plus efficacement que toutes les mesures et circulaires administratives.

La porté émotionnelle considérable de l'événement, l'étrange conduite d'un faux monstre qui a poussé tout un pays à vouloir sa mort, la probable vérité d'un suicide par personne interposée, nous ont paru mettre au premier plan le problème de la couvade. Ce concept, qui n'est pas nouveau, ressurgit périodiquement. Vite escamotée devant le courant des idées dominantes, il semble n'avoir pas droit de cité.





Plus d'un auteur ont subodoré ce processus. La psycho pathogénie du syndrome a été assez souvent discutée. Mais aucune clinique n'en a été réellement isolée; l'ethnographie demeure la référence essentielle.

Sous le regard des ethnologues, le terme désigne un rituel de parentalité, psychodrame culturel spontané, par lequel l'homme, père d'un nouveau-né, substitué pour la circonstance à la mère, est censé avoir donné naissance à l'enfant. Certaines relations d'anthropologues nous disent qu'il présente l'enfant, recevant honneurs et félicitations en lieu et place de l'accouchée.

Tel que décrit, ce rituel nous paraît insuffisamment étudié. Ne faudrait-il pas le rapprocher, entre autres, des transvestismes et de ces options ancillaires décrites sous le nom de mahou chez les garçons polynésiens. Nous conserverons cependant le terme qui semble recouvrir une inversion des rôles parentaux, une sorte de trans-parentalité, plus précisément une usurpation masculine du rôle féminin.





Nous formulons l'hypothèse que, sous-jacent à certains états pathologiques, on peut observer un faisceau de signes, d'options existentielles, de formations réactionnelle, laissant transparaître chez l'homme, le garçon où l'adolescent un désir non résorbé de créativité corporelle, incarnée et, en quelque sorte, utérine. Cliniquement le syndrome flirte souvent avec la paranoïa mais il nous paraît réducteur, dogmatique ou paresseux de l'escamoter sous le chapeau de l'homosexualité consciente ou non.

D'essence maternelle, ce désir de couvade, chez la fille, est consubstantiel à la personne: il est cohérent au développement personnel et rencontre de ce fait un tout autre devenir. On conçoit qu'il soit intégré naturellement aux éléments de l'identité féminine étant un des facteurs essentiels de la structuration socio sexuelle. A l'opposé il se révèle, chez le garçon, sous le signe du manque dont il recèle toute la dynamique. On pressent aussi que, dans les deux sexes, cette captation de la fonction féminine ne se limite pas au désir de plénitude et de créativité corporelle, voire d'accouchement; elle se prolonge dans l'ensemble des soins aux nourrissons, dans les plaisirs du "nursing".

Au manque du garçon, on objectera le manque féminin du phallus; mais malgré une certaine équivalence foetus-phallus, nous pensons que le désir de possession du phallus, dans la vision analytique, est sans rapport direct avec l'immanence de la créativité corporelle.


Du loup au loubard

Parmi les premiers, Groddeck, dans son Livre du ça, évoque ses désirs de petit garçon d'avoir des bébés dans le ventre et de les mettre au monde; mais c'est Fromm qui, prenant argument dans le mythe, y perçoit la trace de la couvade avec le désir et le manque qui lui sont attachés. Fort justement, selon nous il voit dans le scénario du Petit Chaperon Rouge un processus d'usurpation de rôle, voire de compétition masculin / féminin: le loup, travesti, dans le lit de la "mère-grand" veut s'emparer d'un pouvoir utérin interdit à son sexe. (Il n'est pas inutile de préciser que la version Perrault, la plus connue dans notre pays, ampute le mythe; elle laisse ignorer le séjour du Petit Chaperon Rouge dans le ventre du loup - neuf lunes durant pour certaines variantes - elle passe aussi sous silence l'extraction par les chasseurs et l'humiliation finale de la bête au ventre rempli de cailloux).

Peut-être trop proche du pansexualisme freudien, Eric Fromm, dans son analyse, réintègre sa pensée directrice: c'est par l'intermédiaire d'un Petit Chaperon désireux du phallus qu'il se remet en accord avec l'orthodoxie psychanalytique car rien ne prédispose le freudisme à accepter l'idée d'un quelconque "pouvoir utérin".

L'interrogation centrale de ce mythe porte sur le protagoniste non humain opposé à la fillette : le loup dont le choix n'est pas un hasard. Cet animal est depuis les temps anciens le compétiteur des hommes. Il règne dans la forêt hostile et opposée aux oeuvres humaine que sont le village, les champs, les pâturages. La forêt, qui abrite et dissimule la bête méchante, est représentative d'un espace archaïque sur lequel est conquis l'établissement rural avec lequel elle est aussi en concurrence. Cette connotation destructrice, inquiétante, par lui-même et par l'habitat où il se cache, donne tout son être au personnage du loup, ennemi absolu de l'ordre humain, éternellement pourchassé, éternellement redouté.




Mais le mythe traverse dans tous les sens du terme la problématique forestière, ce qui lui permet de mettre en évidence toute autre chose : l'usurpation de rôle et la substitution des pouvoirs phalliques et utérins. La figure du loup prend ici toute sa signification; elle revêt l'image de quiconque remettrait en question l'ordre établi, les valeurs mises en scène et la symbolique attenante. Elle nous dit le sort qui l'attend de la part des hommes.

Avec l'image du "loubard" nous rejoignons Bruno Bettelheim qui, par un chemin détourné met en avant la formation des communautés d'adolescents, mais aussi Mélanie Klein qui y consacre quelques lignes. Ce dernier auteur aborde, sans la nommer ainsi, l'idée de la couvade pour la mettre en relation avec les tendances antisociales des garçons, protestation du mâle, laisse-t-elle entendre sans autre commentaire, contre le rôle féminin.


Mort et créativité

Si certains auteurs ne craignent pas d'évoquer le souvenir d'enfance d'avoir désiré porter des bébés dans son corps, on peut rappeler aussi la perplexité du petit garçon mesurant l'écart entre sa propre "viduité", qui exclu toute perpétuation, et la promesse de fécondité que renferme en elle chaque petite fille. Fécondité qui défie la mesure dans une lignée infiniment multipliée tandis que le garçon ne donne naissance à rien et ne contient qu'un vide. En fait la petite fille est la réplique de sa mère à laquelle elle peut identifier son devenir. Avec les bébés qu'elle porte en elle, elle contient l'Eternité et la puissante certitude de continuer la vie qu'elle a reçue. En contrepartie le ventre infécond du garçon est d'autant plus ressenti que la créativité est bien le seul moyen dont dispose l'humain pour conjurer la mort, ce qui constitue le noeud du problème.

Aussi le renoncement n'est-il pas aisé. Raphaël (4 ans) n'en démordait pas : il avait des bébés dans le ventre qui naîtraient un jour. L'inversion est apparue par un curieux cheminement où il se plaçait lui-même au centre de l'Eternité. S'adressant à son père il lui dit: "quand tu étais petit tu étais dans mon ventre, je l'ai ouvert et je t'ai dit: « tu viens bébé! »". Puis, quelques semaines après, apparut la métamorphose de la mort: s'adressant encore à son père: "quand tu seras mort il y a des Ailes qui sortiront de mon ventre, elles iront te chercher et tu redeviendras vivant". Le ventre demeure le lieu de la vie recréée mais ces Ailes inattendues, en rapport évident avec le symbolisme de l'Esprit, paraissent annoncer une étendue incorporelle à la perpétuation. De toute évidence l'histoire des petites graines dans les petits sacs ne pouvait compenser le mystère éternel et éternellement manifesté de la fertilité utérine et la présence réelle des bébés dans le ventre.

A l'approche des cinq ans le renoncement à toute fonction maternelle est complet mais la mort est omniprésente. Les pistolets, les épées, les missiles sont désormais les attributs du petit garçon, ardent et inlassable défenseur de la forteresse familiale contre "les méchants" et surtout, le soir tombé contre... les loups. On comprend qu'il y ait fort à faire pour refouler ces tenaces et inquiétantes images, et en débarrasser sa maison.

Il a ainsi rejoint la mythologie héroïque typiquement occidentale; celle du chevalier défenseur de la princesse et de son château, offrant sa vie pour la perpétuation du lignage, ou si l'on veut, plus prosaïquement, celle du moderne héros de série policière.

Après d'autres auteurs, Eric Fromm, met en balance les destins créatifs dans le devenir de chacun des sexes. A propos d'un mythe de la Création, il impute à la fille une sérénité que l'homme ne connaît pas, et si la gent masculine est plus poussée que l'autre sexe vers de formes matérielles ou intellectuelles de créativité, cela résulterait d'une compensation de nature quasi-névrotique. Le déséquilibre culturel entre les deux sexes serait ainsi expliqué par le manque utérin associé au désir d'autoperpétuation de soi-même. Aux hommes l'insatiable nécessité de produire dans l'ordre littéraire, artistique, scientifique, comme de bricoler, de guerroyer ou de créer des Empires alors que les femmes, qui trouvent leur équilibre dans une richesse corporelle spontanée, n'ont nul besoin de cette surcompensation, à jamais insatisfaite chez leurs compagnons. Elles sont soustraites à cette forme d'appétit créatif et son besoin corollaire de gloire et d'honneur.





(Discussion en fin de 3me partie)
Vers les 2me partie, et 3me partie, ...



En mai 1993 « Human Bomb » séquestre des enfants à l'école maternelle Commandant-Charcot à Neuilly-sur-Seine. Ce fait divers a marqué la mémoire des Français et mobilisé la presse internationale. La prise d'otages de Neuilly s'est achevée par la mort du forcené, un chômeur se faisant appeler «Human Bomb» (bombe humaine, en anglais). Il a été abattu de trois balles dans la tête par les hommes du RAID. Les circonstances de cet assaut devaient du reste donner lieu à une vive polémique. Sur lui, on découvrira des bâtons de dynamite reliés à des détonateurs. D'autres explosifs se trouvaient dans la pièce où il avait retenu pendant 46 heures six fillettes âgées de trois et quatre ans, réclamant pour elles toute l'assistance nécessaire.





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