![]() | Transparentalité / Homoparentalité La Couvade 2/3 1re
partie : le petit chaperon rouge. 2me partie : cas cliniques, des pères célibataires. 3me partie : "l'homme c'est la métaphore". |
Le terme de couvade décrit un ensemble de coutumes que l'on prête à certaines sociétés par lesquelles l'homme joue le jeu de la grossesse et surtout de l'enfantement (Voir : "Élysa"). Sur le plan clinique on peut rattacher à la couvade un ensemble de symptômes qui affecte certains pères, dans nos cultures occidentales. Dans la première partie (tous publics) nous nous proposons de décrire ici le penchant psychologique qui place certaines personnalités masculines en position de rivalité avec la femme, dans un désir de créativité utérine. Certains mythes très populaires paraissent traiter de ce problème dont l'histoire du Petit Chaperon Rouge. Dans une deuxième partie (plus spécialisée) nous donnons quelques exemples. La troisième partie sera consacrée des déductions théoriques. Des pères célibataires... Pendant la rédaction de ce texte les journaux relatèrent l'enlèvement d'un enfant dans une maternité. Le coupable était un travesti en mal d'enfant et le bébé fut retrouvé par les policiers au domicile du concubin. Cela apparaît comme un acte impulsif bien moins construit que ceux que l'on va voir. Monsieur X. Agé de 47 ans, avait suffisamment connu la vie de couple pour se convaincre que son cheminement personnel ne passait pas par là. Les péripéties de son existence ont amené ce célibataire, désormais résolu, à devenir père adoptif d'un enfant maintenant adolescent. Il projette d'agrandir sa famille par une seconde adoption. Il n'y a pas de femme dans son entourage et il en exclu farouchement l'idée. Deux autres caractéristiques marquent sa vie: - la première est sa vocation d'éducateur; seul à l'oeuvre dans l'accueil qu'il a créé, il aide avec courage et compétence d'autres enfants en difficulté; il vit méritoirement entouré de jeunes dont plus d'un à un profil de loubard; - mais l'homme avance masqué, il a une deuxième vocation qui est celle d'authentique agent de renseignement. Qui peut savoir laquelle de ces fonctions sert de couverture à l'autre? Cette biographie succincte témoigne de l'adaptation sociale réussie d'une couvade dont apparaissent des trait fondamentaux: * l'exclusion féminine, * l'intérêt actif porté à l'enfance, * le versant secret: Monsieur X. avance masqué pour une partie de sa vie. Joël. Pour Joël, "captation" de l'enfant ne s'est pas faite par voie d'adoption mais par la reconnaissance d'un enfant né de mère inconnue (accouchement dans le secret). L'homme venu spontanément à l'hôpital était très dépressif et très préoccupé au sujet du bébé dont il ne voulait en aucun prix se séparer. On aurait pu penser que cet enfant avait été enlevé. Joël a devancé ces soupçons et vite produit toutes les "pièces justificatives" authentifiant sa paternité juridique. L'hospitalisation conjointe du père et du fils dans le service entraîna une tendance critique de divers organismes responsables, aucun n'ayant jamais proposé une alternative. Le recul permet d'affirmer qu'une telle situation ne pouvait alors exister que sous le signe de la folie ambiante de l'enceinte psychiatrique. Ce patient estimait ne pas pouvoir plaire physiquement à une femme et signalait au passage quelques condamnations mineures... Mais la réprobation totale tombait sur lui quand, dans un lieu public, jardin, transports en commun, restaurant, on voyait ce quadragénaire choyer, langer et donner le biberon à un blondinet de garçon, joufflu, bien nourri et qui lui rendait bien son affection. Prise d'otages et paranoïa Ce diagnostic avait été affirmé dans différents établissements psychiatriques qui l'ont connu. On ne peut écarter sans nuance cette sentence médicale à cette réserve près que... le comportement était normal dans le service. Certaines intransigeances cédaient à l'expresse réserve que l'on reconnaisse et soutienne sa parentalité comme on l'aurait fait d'ailleurs pour tout autre père. Par contre, le ciel s'assombrissait dès que se présentait quelque problème administratif. Il n'a jamais nié que l'enfant ne fût pas de lui. Il n'a jamais contesté qu'un enfant, y compris le sien, ait besoin d'une présence féminine et en a accepté la garde par une nourrice. Joël R. n'a jamais eu de métier stable, sinon détective privé. L'histoire de cet homme passionné vaut surtout par une biographie peu courante et la ténacité avec laquelle il a maintenu et réalisé ses objectifs doit faire réfléchir sur l'appréciation diagnostique. Considéré parfois comme paranoïaque nous n'avons pas observé dans le service de réactions suffisamment probante dans ce sens. Car une inversion fondamentale rendait paradoxale l'interprétation clinique : il était conforme à la loi de reconnaître R. dans sa qualité de père; et on peut avancer qu'il n'en demandait pas plus. Cette "parano", si l'on veut, nous est apparue, chez Joël, comme liée à une situation de véritable dissidence culturelle, la tension paranoïaque se jouant vis à vis d'un ordre normatif, interne au jugement du plus grand nombre et ratifié par les institutions. Le terme de dissidence laisse en suspend l'interprétation et nous paraît conforme à ce sentiments que la "parano" s'inscrivaient dans les symptômes et non dans une structure. On eut même parfois l'impression que celle-ci avait changé de camp : cette parentalité, cependant légitime, a suscité un droit de regard si démesuré de l'appareil social, une telle imminence de dépossession, que seul l'enclos asilaire paraissait susceptible de supporter une situation qu'il fallait soustraire à la scène sociale. Des choses à ne pas dire Alain. Tous les cas ne sont pas aussi fournis, n'ayant pas, et pour cause, une longue histoire derrière eux. Mais ils sont parfois anecdotiquement très parlants. Cet adolescent marginal, dépressif et prédélinquant conservait toujours son portefeuille sous sa ceinture de telle manière qu'il rendait son ventre proéminent. Un jour il vint à nous et dit : "Docteur je suis un con, un con, vous entendez, je suis un con...!". - "Sais tu ce que c'est qu'un con, que veut dire ce mot?". Un silence suivit puis - "Ah! Docteur ce n'est pas bien de me dire des choses comme ça, vous ne devriez pas les dire!". L'entretien est rompu soudainement puis l'adolescent revient pleurant à gros sanglots: "Docteur ça part en couilles, ça part en couilles...". Note : D'après Allegro, l'un des traducteurs des manuscrits de la Mer Morte, le mot CON vient du Sumérien GUN, littéralement le fardeau et peut-être plus précisément la configuration du bat et du pieu qui le soutien, à l'étape quand on décharge les animaux. Forme d'un V renversé pénétré par le pieu qui supporte. On note que l'image a persisté puisque fardeau est encore employé dans certaines régions de France pour désigner une grossesse (avoir le fardeau). GUN serait devenu GYN et gyné en grec, la femme. Cunus en latin que l'on retrouve au Moyen-Âge sous forme de conin désigne le sexe féminin. La valeur d'injure parait dépendre du caractère matriarcal ou patriarcal de la société. Con n'existerait pas comme injure en Amérique latine (on nous le confirmera peut-être). Uevon = Testicule = couille lui serait préféré. Un périnée douloureux Elie, âgé de 48 ans, vit en banlieue. Il est père de famille. Un conflit de couple dure depuis des années l'épouse reprochant au mari de lui laisser la charge de toutes les affaires du ménage. Après des troubles de l'humeur et du caractère, sont apparues des phases de décompensation à thèmes persécutoires. Il n'y a jamais eu de traitement régulier et la situation s'est aggravée sur un mode dépressif à la suite d'une prostatite d'origine inconnue. Le patient ne pouvait plus exercer son métier en raison des douleurs périnéales. Son ralentissement professionnel l'a quasiment mis à la charge de son épouse. Celle-ci vint chercher un soutien thérapeutique. Lorsqu'elle en vint à mieux contenir les difficultés conjugales, le mari a choisi de s'éloigner du domicile familial. Il s'est installé au loin dans un des cabanons solitaires nombreux dans la garrigue. Régulièrement, il rend visite à sa famille. La chute de l'employé des tramways On admettra que certaines observations célèbres puissent être réinterprétées sous le signe de la couvade (nous pensons en particulier au "Petit Hans"). Mais elles sont intouchables. Lacan est un peu tenté de placer sous ce registre le désir de Schreber de réengendrer le monde et il en appelle à ces "problèmes longtemps soulevés à propos de la couvade". En remarquant que cette question se situe à un niveau qui concerne la procréation masculine, il ajoute qu'il y a tout de même "une chose qui échappe à la trame symbolique, c'est la procréation dans sa racine essentielle - qu'un être naisse d'un autre". Il renvoie à l'ethnographie mais n'ose prononcer à nouveau le mot quand il rapporte l'observation suivante par laquelle il veut introduire la question hystérique. Le cas présenté dans le Séminaire est emprunté à Joseph Hasler, psychologue et analyste viennois (1921). Le patient décrit est employé des tramways après avoir été travailleur de la nuit dans la profession de boulanger. Les symptômes apparaissent après une chute de son véhicule. Ils sont interprétés comme une hystérie traumatique. Des crises se manifestent par des douleurs à caractère croissant; le sujet se couche sur le coté gauche et prend un oreiller qui le bloque. L'auteur suggère que les troubles ont étés cristallisés non par l'accident mais par le feu de ces instruments mystérieux que sont alors les appareils radiographiques. "Les crises, leur sens, leur mode, leur périodicité, leur style apparaissent très évidemment liées au fantasme d'une grossesse". Enfant, le patient n'avait-il pas observé à la dérobée l'accouchement d'une voisine? Le médecin qui a examiné le sujet ne manque pas de faire remarquer "que s'il était une femme il le comprendrait bien mieux". La vie du sujet, remarque Lacan, se réordonne dans la perspective de l'engendrement: peut-il y avoir dans ses excréments des noyaux de fruits encore capables de lever une fois mis en terre? La grande ambition du sujet est de s'occuper d'élevage de poules et tout spécialement du commerce des oeufs. Et il s'est arrangé pour épouser une femme qui avait déjà un enfant. Cette observation rassemble des éléments biographiques et les traits existentiels souvent présents dans les observations où le processus de couvade sous-jacent peut être pressenti. Tout commentaire est superflu; l'auteur à souligné la vocation nourricière à travers le métier nocturne de boulanger et les ambitions de se consacrer au commerce de oeufs et à l'élevage. Ajoutons que le métier de ce patient (employé de tramway) nous renvoie à la pratique infanto juvénile où nous avons cru remarquer la place privilégiée du poids lourd, du camion porteur de fardeaux dans les dessins de garçons en mal de couvade. Une couleur cataméniale André. La question des excréments - évoquée ci-dessus - nous renvoie à l'observation d'un dépressif qui avait réglé son problème de la manière suivante : toutes les quatre semaines il prenait une dose de Povanyl. On peut s'interroger sur l'efficacité de ce vermifuge dans un trouble de l'humeur, mais ce n'est pas l'expulsion des vers qui est en cause: ce médicament a une autre propriété qui est de colorer les selles en rouge. Il n'y a pas lieu de s'en inquiéter, nous dit le fabricant, mais utilisées par le patient de façon cataméniale ces propriétés tinctoriales luttaient avec succès contre sa dépression. Notons aussi que si Lacan dans l'observation Hasler, souligne l'importance de l'enfant préexistant (en une période où il était autrement considéré). L'épouse de André fit la remarque suivante: "J'avais un enfant quand nous nous sommes mariés et il a préféré le fruit à l'arbre." Elle résumait celles que nous avons entendues allant dans le même sens. Le repérage clinique chez l'adulte Nous pouvons pressentir de nombreuses situations intermédiaires entre la vocation de père célibataire de Joël et les adaptations existentielles que peuvent réaliser certaines professions comme cuisinier, éducateur, pédiatre etc... Une difficulté tient au fait que la pathologie présumée de la couvade ne se connaît que par des symptômes d'emprunt. Certes à propos de l'hystérie Lacan pose le problème des fantasmes de grossesse et de procréation. D'autres auteurs ont mis en relation l'hystérie masculine et la psychopathie masculine qui alimente de nombreux comportements anti-sociaux sans troubles mentaux caractérisés (autrement que la tendance à la récidive). On peut subodorer le processus de couvade devant un certain fond de rigidité, ou plutôt de pseudo rigidité, les patients étant malgré leur apparence capables de toutes les concessions. De même les réactions caractérielles ont aussi quelque chose de factice car au bout du compte ces personnalités se laissent facilement diriger par leurs épouses qui reconnaissent ce paradoxe. L'image se confirme lorsque la biographie s'émaille de réalisations avortées ou de quelque infraction insolite. Hors la vie professionnelle, l'ambiguïté des personnages s'exprime dans le goût pour la vie nocturne, secrète, l'intérêt pour les fait divers malsains, quitte à les fabriquer soi-même, comme on l'a vu dans la première partie de ce texte. Ces personnes ont volontiers des attitudes ludiques équivoques destinées à impressionner les proches, surtout les enfants. Par jeu, certains patients se plaisent à terroriser les jeunes ne craignant pas de se faire porteur des mauvais rôles. Bref le côté factice, à la fois farouche et sociable, rigide et docile, tantôt hystérique, tantôt paranoïaque, subversif ou faussement terroriste, prenant plaisir à avancer masqué sont les marques principales de ces personnalités. L'évolution des moeurs réduit la rivalité conjugale dans l'élevage de la progéniture. Nous avons alors des papas poules, à la place des psychorigides qui sont eux tout en opposition au conjoint et en réaction contre leurs désirs maternels. Cela cependant ne les met pas à l'abri d'une pathologie anxio dépressive ou caractérielle, émaillée de réactions d'allure psychopathique, mais toujours teintées d'hystérie. Ces personnages tourmentés se connaissent parfois fort bien pour être tout à la fois Grand Méchant Loup et Petit Chaperon Rouge, évocation qui - chez eux - n'est justement pas sans portée apaisante, immédiate et parfois surprenante. ![]() (Discussion en fin de 3me partie) Vers les 1re partie et 3me partie |
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