![]() Le conseil de révision, GRAND MERE PARIS Musée d'art Naïf Nice | page
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LA PUDEUR VII ) page suivante RECAPITULATION et gros mots [ Format pdf] [english] |
A) dans les lacunes du jeu symbolique B) l'abolition de l'espace de la parole C) La libre circulation du désir et du plaisir D) Une inhibition indépendante du contexte E) la préservation de l'écoute F) Secrets et mensonges G) Quelques grossièretés La pudeur peut se définir - provisoirement - comme l'impossibilité consciente d'énoncer, laisser voir ou supposer certains phénomènes psychiques, actes ou attributs corporels, en rapport de contiguïté avec des désirs, des besoins ou des émotions. A) Dans les lacunes du jeu symbolique Si par son vécu intime, le phénomène pudique laisse pressentir un lien privilégié avec l'univers amoureux, le recensement des fonctions concernées paraît contredire toute relation singulière avec la chose sexuelle. Nous avons avancé que la pudeur manifeste une emprise totalitaire en tous lieux et en tous temps où le jeu symbolique est en défaut; cette emprise permet d'esquiver, mais aussi de prévenir, certaines déchirures dans le procès de symbolisation, et en quelque sorte, de préserver la loi, mais une loi qui ne serait pas érigée autour de la chose sexuelle. a) Le non symbolisé. - Dans le cas des conduites excrémentielles, qui s'accomplissent sans relation fonctionnelle à autrui, l'inutilité de l'échange verbal abolit le problème. Il demeure que tout autre mode de communication doit pareillement être occulté. Pour l'essentiel, l'écran optique prévient de ce risque: la solution est matérielle. b) Le non symbolisable. - Nous y avons suffisamment insisté, la sexualité réunit sur elle-même les plus fortes contradictions par la nécessité de concilier les inconciliables, c'est à dire, d'une part une étroite relation corporelle à autrui, d'autre part un indispensable préambule verbal. Aucune substitution symbolique n'étant valide, cette vacance laisse place à un contraire séparateur justement nommé "diabolique", cette béance n'étant autre que la "tache originelle". Certes dans sa perception socioculturelle, la conduite humaine de l'accouplement est pourvue d'un sens, légalisée et chargée de symboles. Mais dans l'instant recherché de l'acquisition du plaisir (la jouissance) l'acte ne requiert ni sens, ni symbole, ni autre loi que nature, ni communication autre que corporelle. En ce point cesse toute substitution symbolique et tout échange de parole. La solution est la révocation de tout accompagnement linguistique. La personne est mise hors jeu. c) Le détournement du symbole. - Dans la démesure alcoolique la fonction représentative du geste culturel ne peut plus être affectée à l'acte réel suscité par la pulsion à l'état pur et qui outrepasse le protocole social convenue et convenable. Nous retrouvons une situation de vacance qui induit une rupture de sens et, chez le patient, une esquive verbale bien connue. B) L'abolition de l'espace de la parole Entre la convenance culturelle qui la délimite et l'emprise émotive qui la révèle et l'exprime, la pudeur se traduit et s'impose à chacun, en premier lieu, par une abolition de l'espace de la parole. A ce point de l'exposé, certaines caractéristiques essentielles de cet événement méritent d'être recensées. Nous les rappelons et résumons ci-après. a) La pudeur n'a d'existence que dans la communication entre les personnes; sur le lieu des actes corporels, elle ne connaît, en son fond, qu'un seul interdit: l'opposition rigoureuse à tout geste informatif, tout signe, toute intention de communiquer sur l'acte visé, de toutes les manières et sous toutes les formes, verbales, vocales, visuelles, etc.. b) Il n'est pas de pudeur vis à vis de ses propres idées restées secrètes et donc non communiquées; des pensées " intimes ", seraient - elles les plus grivoises, engendrent ni honte ni scrupule, sous réserve de n'être pas devinées... c) Au delà de l'oeil intérieur, dont nous avons parlé plus haut et qui pointe une culpabilité, on notera que certaines personnes éprouvent un sentiment pudique en situation solitaire, c'est à dire sans aucune relation apparente à autrui; il est en vérité, en de tels cas, toujours une forme de communication avec un être supra mondain ou sa représentation; l'observation rapportée à la fin du précédent chapitre en constitue un exemple édifiant. En connexion avec ce phénomène on décrit, historiquement, une pudeur sacrée ressentie dans les lieux saints. Elle est toujours en rapport avec la foi en une présence réelle. Que la sacralité soit historique, religieuse ou même de vénération personnelle, il s'agit toujours d'instance ou de lieux qui suscitent une communication émotionnelle est très forte - quels qu'en soient les motifs et en dehors de toute connotation sexuelle. Cette forme de résonance émotive conduit à ceci que chaque geste et chaque parole y sont contraints, voire ritualisés, comme il en est généralement dans une nécropole, un lieu de culte et, évidemment, un lieu de prière. C) La libre circulation du désir et du plaisir a) En contrepoint, l'acte sexuel lui-même, accompli dans les conditions voulues par les moeurs n'engendre pas davantage de culpabilité, de scrupule ou de honte qu'une pensée restée secrète: la pudeur n'interdit rien. Cet apparent paradoxe est d'autant plus important à connaître que la vigueur des inhibitions pudiques masque cette réalité qui n'est pas immédiatement perceptible. Entendons que, du "péché originel", la pudeur ne censure ni le plaisir ni le désir. Elle ne gère en rien les interdits dérivés de l'oedipe. Là où les capacités d'énonciation sont entravées et où règnent de rigoureuses censures visuelles, le désir ni le plaisir ne sont directement affectés. Les déformations et les contraintes du discours et du geste, lorsqu'elles sont de nature pudique, vont de pair avec la libre circulation du désir. b) Le phénomène pudique est toujours éminemment conscient. Nettement distinct du déni et de la dénégation, il nous fait connaître d'un acte, "en temps réel", dans le contexte de sa réalisation, ce qui peut être dit et montré. Car nul n'est censé ignorer ce qu'il ne faut pas savoir ni supposer savoir, ce qu'il ne faut pas dire, ne pas voir, ni montrer, ni entendre, ni faire entendre. Ainsi la pudeur bien ajustée est-elle l'indice d'une convenable acclimatation de la personne aux règles normatives du milieu où elle vit. Elle en est un critère essentiel: guéri, l'homme qui vivait dans les sépulcres apparut "assis, vêtu et dans son bon sens". D) Une inhibition indépendante du contexte Une provocation érotique subie et non consentie, un outrage, suspend identiquement les facultés linguistiques. Autrement dit l'inhibition de la parole est autonome, indépendante du contexte, heureux ou malheureux, de la communication corporelle qui la provoque, qu'elle soit voulue ou subie. De façon incidente, lourde de conséquences mais sans rapport direct avec la pudeur, la désactivation de la chaîne signifiante, ouvre la porte aux reviviscences libidinales archaïques. Cette béance rétablit le contact avec cette "masse informe de libido incestueuse" qui constitue la substance affective de la première enfance. Ce dernier point peut rendre raison de la notion culturelle de "tache originelle", d'ailleurs bien nommée. Cette déchirure de la chaîne symbolique dessine une trame mentale permanente chez les personnes alcoolo dépendantes, mais surtout elle engendre ce sentiment si particulier de victime fautive consécutif aux agressions sexuelles et attentats à la pudeur. Nous écartons, quant à nous, cette hypothèse que la pudeur répercuterait une culpabilité sexuelle ou quelque désir refoulé attenant (exhibitionnisme, par exemple). La culpabilité ne fait pas partie directement de la sexualité. Elle y est introduite par une procédure qui se joue en deux temps successifs: 1) un conflit dans des procédures de communication mutuellement exclusives; 2) la déchirure que ce conflit provoque dans la chaîne symbolique. Un tel conflit paraît sans rapport direct avec les facteurs d'antagonismes les mieux répertoriés dans les sciences de l'esprit: - qu'il émanent des structures sociales (opposition individu / société); - qu'ils émanent de contradictions internes à la personne telles que l'opposition conscient / inconscient; - qu'ils émanent de conflits pulsionnels. E) La préservation de l'écoute Cette notion n'a pas été abordées jusqu'ici mais la vie courante apporte la preuve que quiconque n'est pas assez hardi pour avancer certains propos pourra accepter de les entendre, ou même y prendre plaisir, sous réserve qu'ils soient énoncés par un autre. Le trouble de l'énonciation dont témoigne la pudeur verbale coïncide toujours avec une réceptivité de l'écoute, ce qui n'est pas la règle lorsque l'on est confronté aux effets du refoulement. Dans la pratique alcoologique, où le phénomène pudique paraît constituer l'obstacle le plus habituel au langage, on remarque que l'énoncé des faits par l'intervenant ne provoque ni crise ni rupture ni même contestation sérieuse. Tout au contraire, le patient est attentif lorsque le clinicien dit juste. Il peut même acquiescer, de façon discrète et réservée: "c'est comme vous dites"... Si, pour le consultant, l'embarras est grand à devoir énoncer, il est décisif qu'il se sache compris dans cette difficulté. F) Secrets et mensonges La réserve pudique n'est pas pathologique. Ce n'est donc pas dans les seuls états morbides qu'elle contraint au mensonge et à la dissimulation. La pudeur, qui pousse au secret, fait mentir en toute conscience souvent en dehors de tout dessein délibéré et parfois malgré le désir contraire de communiquer ses idées, ses sentiments ou ses désirs, ou d'être compris, comme dans l'alcoolisme. Le secret est une composante de la pudeur et, sur le versant de la sexualité, un certain silence familial est souvent mis en accusation dans notre société pour rendre compte de certains "complexes": "Dans ma famille on ne parlait jamais de ces choses..., c'était tabou". On sait combien sont bien gardés certains secrets de la vie amoureuse des uns et des autres, sous le même toit. Dans la contiguïté familiale la rupture pudique de la communication est essentielle. Un couple renoncera à ses relations amoureuses par crainte que les enfants ne sachent (ne voient ou n'entendent); cela vaut aussi pour les enfants quand se développe leur vie sexuelle. Mais, pour des raisons plus complexes, le secret, qui suspend l'information réciproque, est aussi une condition de libre exercice de la vie sexuelle. Bien situer cet espace de mensonge est pour l'adolescent une condition du développement personnel, ou, si l'on veut, plus simplement: c'est en apprenant à mentir qu'il deviendra adulte. Toutefois, à propos de la "scène primitive", qui est ici en question, nous rejoignons le déni freudien dont voici l'exemple le plus banal: il était courant, avant que les médias ne vinssent libérer un peu le discours sur le sexe, que les enfants, même devenus majeurs, repoussent l'idée même que leurs parents pussent faire l'amour. Nous débordons ici la seule question de la pudeur, touchant à un problème de culture dans la mesure où la seule scène primitive que laisse disponible la mythologie religieuse occidentale est effectivement le coït parental. G) Quelques grossièretés, une symbolique malsonnante [Note de JP Morenon: Ce paragraphe est un résumé d'un petit article intitulé "Gros mots et jurons". Voir note in fine.] L'antagonisme de la parole et de l'acte corporel réserve une place singulière à certains mots de notre vocabulaire qu'une bonne éducation interdit de prononcer. On remarquera vite que ces "unités sémantiques" renvoient à ces parties du corps dont on a déjà dit que " l'usage est indispensable ", mais qu'il faut se garder d'appeler par leur nom. Outre certains organes, les "gros mots" désignent aussi les actes naturels et des émissions corporelles. Tout monde les connaît et ils apparaissent clairement à la jonction des ordres inconciliables: la parole et les actes de nature. Ces vocables, représentatifs de l'indicible, peuvent-ils être prononcés? Oui, certes, mais avec beaucoup de restrictions car leur énonciation doit affronter leur constitution subversive. Ainsi leur usage place-t-il le locuteur dans l'impudique et à la frontière de la transgression. Cette particularité nous dit pourquoi ils constituent l'essentiel des injures et insultes; mais on les retrouve aussi dans la paillardise et le ludisme verbal. Dans ce vocabulaire nous n'aurons pas de mal à recenser, de façon presque exhaustive, les parties du corps concernées par la pudeur: Cul, con, bite, bien sur mais aussi gueule (on notera ici, au plan oral, la connotation bestiale, allusion à une conformité sociale rudimentaire). Y sont associés les actes corporels: chier, péter, pisser, baiser... mais aussi, vomir quelqu'un, cracher dessus, où l'on perçoit encore que les fonctions orales participent du même processus. Même remarque pour les émissions corporelles: foutre, merde, pisse, et par métonymie, tout ce que l'on rejette: ordure, etc.. Sans oublier les comportements sexuels perçus comme libérés d'une certaine pudeur (putain). Cette zone du langage est distincte de l'argot; on peut même avancer qu'elle a son propre argot. Sa capacité de traduire une émotion négative ou un sentiment agressif provient justement de la valeur subversive que lui confère sa constitution à la jonction des ordres antagonistes. Cette valeur subversive leur est donc co-naturelle. Ainsi de tels mots, qui nomment l'indicible, aident-ils à traduire directement "l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle ", aussi bien que ses dispositions à l'égard du destinataire. Leur énonciation constitue une forme de passage à l'acte. Contrairement aux apparences, ces mots ne sont donc pas secondairement subversifs, comme s'ils étaient entrés conventionnellement dans le langage secret. On pourrait l'envisager ainsi en première analyse, mais nous pensons que, à l'inverse, leur vocation injurieuse tient à la conjonction subversive de leurs composants (signifiant et signifié). Celle-ci leur confère les valeurs négatives qu'ils ont le pouvoir d'exprimer. En d'autres termes, les gros mots, bien que signes linguistiques, possèdent le pouvoir supplémentaire et spécifique d'exprimer et de transmettre la tonalité émotionnelle attachée à toute situation subversive. Ils tirent de leur structure même ce pouvoir de mobilisation. Dans un juron l’affect fait corps avec l'impudique qu’il exprime. On voit ici que le processus qui fait de l'humain un être pudique est celui-là même qui rend certains mots intrinsèquement imprononçables, au risque ou au bénéfice, pour le locuteur, d'inscrire dans le discours un signifié interdit. Note: D'après Allegro, l'un des traducteurs des manuscrits de la Mer Morte, le mot CON vient du Sumérien GUN, littéralement le fardeau et peut-être plus précisément la configuration du bât et du pieu qui le soutien, à l'étape quand on décharge les animaux. Forme d'un V renversé pénétré par le pieu qui supporte. On note que l'image a persisté puisque fardeau est encore employé dans certaines régions de France pour désigner une grossesse (avoir le fardeau). GUN serait devenu GYN et gyné en grec, la femme. Cunus en latin que l'on retrouve au Moyen-Âge sous forme de conin désigne le sexe féminin. La valeur d'injure parait dépendre du caractère matriarcal ou patriarcal de la société. Con n'existerait pas comme injure en Amérique latine (on nous le confirmera peut-être). Uevon = Testicule = Couille lui serait préféré.
BARKA Nina le jugement de Paris. Nice, musée international
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