L'antagonisme de la parole et de l'acte corporel réserve une place singulière à certains mots de notre vocabulaire qu'une bonne éducation interdit de prononcer. On remarquera vite que ces "unités sémantiques" renvoient à ces parties du corps dont on a déjà dit que " l'usage est indispensable", mais qu'il faut se garder d'appeler par leur nom. Tout le monde les connaît et ils apparaissent clairement à la jonction des ordres inconciliables: la parole et les actes de nature. Ces vocables, représentatifs de l'indicible, peuvent-ils être prononcés? Oui, certes, mais avec beaucoup de restrictions car leur énonciation doit affronter leur constitution subversive. Ainsi leur usage place-t-il le locuteur dans l'impudique et à la frontière de la transgression. Cette particularité nous dit pourquoi ils constituent l'essentiel des injures et insultes; mais on les retrouve aussi dans la paillardise et le ludisme. Quel est le propre du juron? C’est d’être une unité de langue, stéréotypé et vulgaire. La stéréotypie en annule la signification première: ces vocables tels "merde" et "putain" ne réfèrent plus à leurs significations respectives. Pour l’auditeur éventuel ils sont l’indice d’un émoi. Ils renvoient à un état psychologique. Le juron est au centre de l’incompatibilité annoncée dans ces textes. L'antagonisme de la parole et de l'acte corporel réserve une place singulière à certains mots ou groupes de mots. Il s’agit donc invariablement de vocables du langage commun désignant des parties du corps, des actes naturels ou des émissions corporelles, autant d’attributs de nos personnes, participant d’un réel en continuité et en contiguïté avec les investissements primaires. Ces attributs renvoient à des pulsions non symbolisables mais dont l’être corporel ne peut se départir. Tout monde les connaît. Ces vocables peuvent-ils être prononcés? Oui, certes, mais avec beaucoup de réserve car leur énonciation doit affronter leur constitution subversive liée à la corporalité primaire du référent. Cette singularité confère à ces mots, au delà de leur signification, la capacité de véhiculer une émotion négative ou un sentiment agressif reflet de leur impudicité constitutive. Ainsi, par un soudain changement d’affectation de la réalité, le vocable devient juron. Dans ce vocabulaire nous n'aurons pas de mal à recenser, de façon presque exhaustive, les parties du corps concernées par la pudeur: Cul, con, bite, bien sur mais aussi gueule (on notera ici, au plan oral, la connotation bestiale, allusion à une conformité sociale rudimentaire). Y sont associés les actes corporels: chier, péter, pisser, baiser... mais aussi, vomir quelqu'un, cracher dessus, où l'on perçoit encore que les fonctions orales participent du même processus. Même remarque pour les émissions corporelles: foutre, merde, pisse, et par métonymie, tout ce que l'on rejette: ordure, etc... sans oublier les comportements sexuels perçus comme libérés d'une certaine pudeur (putain). Cette zone du langage est distincte de l'argot; on peut même avancer qu'elle a son propre argot. Sa capacité de traduire une émotion négative ou un sentiment agressif provient justement de la valeur subversive que lui confère sa constitution à la jonction des ordres antagonistes. Cette valeur subversive leur est donc co-naturelle. Ainsi de tels mots, qui nomment l'indicible, aident-ils à traduire directement "l'attitude du sujet à l'égard de ce dont il parle", aussi bien que ses dispositions à l'égard du destinataire. Leur énonciation constitue une forme de passage à l'acte. Contrairement aux apparences, ces mots ne sont donc pas secondairement subversifs, comme s'ils étaient entrés conventionnellement dans le langage secret. On pourrait l'envisager ainsi en première analyse, mais nous pensons que, à l'inverse, leur vocation injurieuse tient à la conjonction subversive de leurs composants (signifiant et signifié). Celle-ci leur confère les valeurs négatives qu'ils ont le pouvoir d'exprimer. En d'autres termes, les gros mots, bien que signes linguistiques, possèdent le pouvoir supplémentaire et spécifique d'exprimer et de transmettre la tonalité émotionnelle attachée à toute situation subversive. Ils tirent de leur structure même ce pouvoir de mobilisation. Si dans un juron l’affect fait corps avec l'impudique qu’il exprime, on perçoit que le processus qui fait de l'humain un être pudique est celui-là même qui rend certains mots intrinsèquement imprononçables, au risque ou au bénéfice, pour le locuteur, d'inscrire dans le discours un signifié interdit. Note: D'après Allegro, l'un des traducteurs des manuscrits de la Mer Morte, le mot CON vient du Sumérien GUN, littéralement le fardeau et peut-être plus précisément la configuration du bât et du pieu qui le soutien, à l'étape quand on décharge les animaux. Forme d'un V renversé pénétré par le pieu qui supporte. On note que l'image a persisté puisque fardeau est encore employé dans certaines régions de France pour désigner une grossesse (avoir le fardeau). GUN serait devenu GYN et gyné en grec, la femme. Cunus en latin que l'on retrouve au moyen-âge sous forme de conin désigne le sexe féminin. La valeur d'injure parait dépendre du caractère matriarcal ou patriarcal de la société. Con n'existerait pas comme injure en Amérique latine (on nous le confirmera peut-être). Uevon = Testicule = Couille lui serait préféré. [ Note de J-P Morenon: Les jurons, gros mots et insultes, ont vocation à "exprimer" une perturbation émotionnelle individuelle, quand ils ne sont pas adressés (ex: se pincer un doigt dans une porte et dire "meeerde"). Quand ils sont adressés ils ont vocation à provoquer la contamination émotionnelle d'autrui. Les deux émotions privilégiées sont alors la colère (agression verbale) et la joie (humour). Lorsque la contamination émotionnelle est chose faite, les protagonistes font bien partie d'un même ensemble, parfaitement repérable (ex: deux automobilistes qui s'échangent des noms d'oiseaux sur un parking; autre exemple: si vous entrez dans un magasin et que les 4 personnes qui s'y trouvent sont en plein fou rire, vous vous sentez puissamment exclu). Voici un exemple où la contamination émotionnelle voulue est la colère, dans le seul but est de créer un ensemble dont on se sente partie, et où l'éducateur ne tombe pas dans le panneau: Un éducateur de rue se fait apostropher par un jeune qui, sans autre préalable, le traite de "fils de pute". L'éducateur prend calmement son portable et compose un numéro: L'éducateur: Allo? Maman? ... Dis moi ... Tu n'es pas reconvertie dans la prostitution ... hein? ... Tu fais pas le trottoir là? ... La maman (69 ans): ... Ça va pas? ... Qu'est-ce qu'il t'arrive? L'éducateur: Ben il y a un jeune qui me dit que je suis un fils de pute, alors voilà, je vérifie! La maman: ... Je ne comprends rien ... L'éducateur: Bon allez ... Ne t'inquiète pas ... Là je n'ai pas trop la temps, mais je te rappelle ... Le jeune s'adressant aux autres: Il est fou!!! A partir de là l'éducateur peut entraîner le jeune dans une discussion sur son ... exclusion. Dans cet autre exemple, la contamination émotionnelle voulue est la joie (le rire): Une blague illustre à la fois le recours à l'humour, et le recours à la répétition, pour pouvoir "prononcer ces mots là": Un "Mr Bidochon" revient de chez le médecin qui lui a prescrit des suppositoires. Il s'adresse à sa femme et lui demande: L'homme: Tu sais comment ça se prend des suppositoires? La femme: Non ... tu ne lui as pas demandé? L'homme: Ben ... non ... je n'ai pas osé. La femme: Et bien retournes-y et demandes lui! L'homme retourne chez le médecin qui lui dit que ça se prend "par voie rectale". De retour chez lui: L'homme: Le médecin a dit que ça se prend par la voie rectale ... tu sais ce que c'est toi la voie rectale? La femme: Tu ne lui as pas demandé? ... Retournes-y et demandes lui de t'expliquer! L'homme retourne chez le médecin qui cette fois lui dit que ça se prend "dans l'anus". De retour chez lui: La femme: Alors ... Il t'a expliqué? L'homme: Ah oui cette fois il m'a tout bien expliqué. Il m'a dit de les prendre dans lanus. La femme: Oui et c'est quoi ça lanus? L'homme: Ben je ne sais pas moi, je croyais que tu saurais ... La femme: Tu le fais exprès ou quoi? Retournes chez le médecin et demandes lui de t'expliquer ...! L'homme: Mais il va finir par se fâcher ... La femme: Mais non il ne va pas se fâcher! ... Il a l'habitude d'expliquer comment on prend les médicaments, c'est son métier ... L'homme: Tu crois? La femme: Retournes-y! L'homme retourne chez le médecin qui cette fois lui dit de se les mettre "dans le cul". De retour chez lui: La femme: Alors? L'homme: Alors? ... Et ben je te l'avais dit ... Il s'est fâché ... Certaines insultes d'adresse sont des simulacres d'insultes. Elles consistent à prendre autrui à contre pieds, au lieu d'une contamination émotionnelle par la colère, ce sera finalement par le rire. Ex: les célébrissimes "Corrrrne de bouc", "Bachi-Bouzouks", et "Moules à gaufres" du capitaine Haddock. Dans l'exemple qui précède on peut objecter que celui qui est entraîné à rire est le spectateur, tiers à la scène, laquelle oppose le capitaine Haddock à un de ses complices. Lorsque toute une tribune de supporters se met à insulter "comme un seul homme", un joueur ou l'arbitre, la contamination émotionnelle fonctionne à plein régime, mais entre supporters seulement. Les jurons, gros mots et insultes, sont donc un moyen, parmi bien d'autres, de provoquer la contamination émotionnelle d'autrui afin de former avec lui (cible ou complice), ce que l'on peut appeler un "ensemble émotionnel"; ou en d'autres termes de créer du lien (positif ou négatif), de la cohésion, afin que chacun se sente puissamment "partie du tout". La séquence suivante montre le rôle de l'insulte ou de l'offense dans la contamination émotionnelle, et donc dans la cohésion sociale. Il en résulte tout un symbole. Acte 1: Au commencement, juste une histoire de poisson pas frais, transmise à la génération suivante. Acte 2: La contamination émotionnelle est totale, et donc la cohésion du groupe parfaite. Acte 3: Avec une telle cohésion, le groupe se sent invincible: "Tous ensemble!". Acte 4: Où la représentation de la contamination émotionnelle, symbole de cohésion sociale, pourrait aussi s'envisager comme symbole de la Nation.] |
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