![]() Leda et le Cygne, Rudolph Tegner, in revue FMR n° 50, vol X, juin 1994. | page
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1 La spécificité occidentale 2 Vers une déité incorporelle 3 L'agir de la personne physique 4 Une image irrecevable Le jeu contradictoire de la parole et du corps, culturellement déterminé, surdétermine lui-même les rapports réciproques des individus adultes. Mais la mise en place de ce "verbe intérieur" dont nous avons longuement parlé ne se fait pas à l'âge adulte. Préparé dans l'enfance et pendant la "période de latence" il est destiné à prendre son sens dans l'adolescence. Les problèmes des ados sont évidemment ceux qu'ont eu à connaître les adultes qui les ont précédés et autour desquels se sont structurées leurs identités. La question doit donc être vue dans cette continuité qui est celle d'une transmission culturelle, avec ses singularités, ses aléas et ses obstacles, ses acceptations et ses refus. L'essentiel réside en ceci que, en situation d'adolescence, et à la différence de l'état adulte, le jeu contradictoire de la parole et du corps ne se manifeste pas prioritairement dans le commerce avec l'autre. Il se conjugue dans la rencontre intime du corps et du langage dont on peut dire qu'elle est fondatrice. Un problème particulièrement crucial réside dans la nécessité d'acquérir et de valider un langage interdit dans le temps où le corps s'éveille au désir, au plaisir, et où, parallèlement, s'actualisent les assignations sociales et corporelles. Mais cette transmission ne peut se soustraire à la vigilance totalitaire, aux obstacles du phénomène pudique qui, justement sur ce sujet, occulte toutes communications concernant la sexualité, communications devenues, en ce moment précis, nécessaires et urgentes. Ce langage interdit concerne le sexe et la sexualité. L'adolescent, au coeur de cette contradiction, sera donc confronté à deux courants antagonistes que l'on peut évidemment pressentir : - d'une part, l'urgence d'inclure son être dans une syntaxe sociale, de s'approprier son corps, son sexe et l'agir corporel, de les pourvoir d'un sens, ce qui veut dire mettre en forme sa personne, son identité et son autonomie sexuelles; - d'autre part, traverser les interdits et la non communication linguistique sur le sujet précis de la sexualité. La spécificité occidentale Mais un préambule s'impose. Il existe, sur ce sujet une spécificité occidentale qui ne facilite pas les choses et dont il faut d'abord rendre compte, même sommairement, parce qu'elle majore considérablement les problèmes examinés. Qui n'a un jour entendu un consultant évoquer la pesanteur d'un certain héritage "judéo-chrétien" dans son destin personnel? Ces regrets mettent en cause un silence familial qui n'est en fait qu'un silence culturel relayé par les familles. Les patients ne sont pas entièrement dans l'erreur et nul ne conteste que ni le sexe, ni le corps, n'ont eu la part belle dans notre culture. Toutefois ces remarques, ainsi posées, apportent plus de questions que de réponses. Comment et pourquoi a pu s'installer la disqualification morale d'une dimension aussi importante de la personnalité qu'est la sexualité ? (Cette question, abrégée dans les lignes qui suivent, est développée dans notre page Névrose de civilisation). Vers une déité incorporelle Car ne sommes-nous pas, à part égale avec le christianisme, les héritiers d'une Antiquité Classique, gréco-romaine, dont les divinités s'illustraient par des prouesses érotiques ou des tribulations amoureuses qui ont "défrayé la chronique pendant deux mille ans" ? De ces héros culturels, les siècles successifs n'ont cessé de s'inspirer, et l'hellénisme fut et demeure, à travers les Arts, les Héros et les Dieux, la célébration de l'Eros et celle, jamais égalée, de l'Homme et de son corps. Ce contraste, aux sources de notre civilisation, autorise une première explication de la répression qui s'est installée par la suite : ce fut une préoccupation dominante des premiers chrétiens que de rompre avec des divinités païennes concurrentes. En réaction politique et idéologique, le christianisme naissant a repoussé les idoles et l'idolâtrie et soigneusement exclu de la pensée les collusions charnelles entre l'homme et les dieux. La nouvelle religion ne reconnaissait qu'une Déité inengendrée, non soumise au temps et, surtout, incorporelle. Malgré le Mystère de l'Incarnation, la glorification de l'homme visible fut vite censurée par la foi chrétienne. Avec un soin particulier les Auteurs Sacrés écartèrent du divin toute représentation accessible aux sens. Certes, en introduisant l'homme dans la Création, l'Ecriture suggère un Dieu anthropomorphe : "Créons l'homme à notre image et à notre ressemblance". Mais cette ressemblance entre la Créature et le Créateur ne saurait concerner l'être corporel. Et lorsque, quelques siècles plus tard, les anges prendront place dans la Hiérarchie Céleste, leur identité déroutante alimentera la célèbre controverse sur leur sexe... Examinons, sur ce sujet, les positions des Pères de l'Eglise. Pour Origène "le modèle du corps ne contient pas l'image de Dieu".. l'image de Dieu, "c'est notre homme intérieur invisible, incorporel, incorruptible et immortel". Cette "image de Dieu, à la ressemblance de laquelle l'homme a été fait"... "ne peut être que (le Christ)" qui, dit-il,..."prit lui-même (...) l'image de l'homme et vint à lui". Un point très important mérite d'être relevé ici : l'Incarnation est le mystère par lequel le Christ prit forme humaine, mais, notons-le : c'est le terme divin qui "prend l'Image de l'homme" et non l'inverse. Ce fait est absolument déterminant pour notre culture ; ceci veut dire que pour l'homme il n'existe aucun modèle d'image corporelle, aucun miroir, dans la théogonie chrétienne. Le modèle du corps ne renvoie pas à un modèle supérieur, il ne renvoie l'homme qu'à lui-même ; aucun référent supra mondain ne vient soutenir l'être dans sa personne physique. Basile de Césarée pose la question sous l'angle de l'agir corporel, qui ne peut être passé sous silence car il donne du sens au corps. Il suggère alors une distinction entre Image et Ressemblance et relève une dualité de l'être et de l'agir " Nous possédons l'un par la Création, nous acquérons l'autre par la volonté". Dans une position plus orientale, il associe à l'Image de Dieu "les parties le l'âme qui ne sont pas l'Esprit". Mais Grégoire de Nysse, écarte du modèle divin ces "parties de l'âme qui ne sont pas l'esprit"; elles "ne sont pas à l'Image de Dieu". Pour lui, le "nous" = "l'Intellect actif doué de raison", est la cause efficiente de la ressemblance. Cela reconduit vers une opposition platonicienne de l'Esprit et de la Matière. On connaît son devenir dans notre univers de pensée où l'intellect actif ne cesse de se défier notre façon matérielle de sentir. Deux points ont de l'importance à ce niveau de l'exposé : - avec les néo-platoniciens le christianisme recevra son élan de la pensée hellénique, dominée par la rupture avec le monde des qualités sensibles ; - mais ce qui est nouveau, et rompt avec la tradition hellénique, c'est l'existence réaffirmée d'une déité incorporelle. La question qui se pose alors est celle du devenir du corps et singulièrement de l'agir corporel dans ce nouveau contexte culturel. La théogonie antique s'animait d'une scénographie riche en représentations anthropomorphes ou thériomorphes (à formes animales). Elle est récusée, mais aucun tiers médian, aucun pôle d'identification, ne vient y suppléer dans des fonctions cependant nécessaires. Il se constitue alors, au plan de l'agir cette vacance culturelle des signifiants corporel qui est une caractéristique majeure de l'être occidental. L'agir de la personne physique La conception de Basile en distinguant l'Etre et de l'Agir peut nous servir de fil conducteur pour saisir problème dans son ampleur : pour cet auteur image et ressemblance rencontrent des structures d'application distinctes dans le rapport au terme supérieur (le Créateur, qu'il soit pour nous divin ou parental). * Le registre de la ressemblance ne pose guère de difficultés : il est ce qui, de l'Image ne dépend pas de l'Etre mais de l'Agir, de l'action du sujet, de l'accomplissement volontaire. * Par contre l'auteur sacré nous dit que l'homme détient l'Image comme une dignité et une grandeur conférée par Dieu. Elle renferme certes la faculté d'acquérir la ressemblance, mais c'est par volonté divine et non par sa volonté propre, que la Créature possède dans son être une similitude avec le Créateur. Certes, il ne s'agit nullement du modèle du corps qui, dans sa matérialité, est radicalement écarté. Il s'agit de ces "parties de l'âme qui ne sont pas l'esprit" et pour lesquelles il n'appartient pas à l'humain de se soustraire au modèle. En clair, sous le regard de l'anthropologue, la jouissance, dans la pensée ou dans les actes, ne pourra être différente de celle du Père et fera de l'enfant l'Image de ce Père. L'enfant et l'adolescent possèdent, sur ce plan, avec leurs parents une identité de nature et de devenir qu'ils ne peuvent esquiver et qui se précise et se parfait avec l'âge. Ainsi la thèse de Basile indique entre l'engendré et son créateur, un espace de similitude qui supporte l'agir de la personne physique. Elle en appelle à des faits ancrés dans la complexion corporelle, au premier rang desquels nous inscrirons le fonctionnement sexuel. Cette position basilienne, associée au rejet constant de toute corporalité divine, ouvre donc un questionnement essentiel sur l'appropriation de son être physique par le sujet lui-même. Basile n'apporte pas de solution - et on peut comprendre ainsi la propension à la démission sexuelle (chasteté, etc.,) curieusement active dans le christianisme. L'épuration de la théogonie antique, réalisée par la nouvelle religion, laisse après elle un vide qui pose tout entier le problème du sens et de sa transmission culturelle, ce qui est précisément la question cruciale de l'adolescence. * * * On sait que la configuration mentale se met en forme par identification au terme supérieur et passe nécessairement par un tiers symbolique, c'est à dire un langage qui préexiste au père. Mais cette mise en forme porte aussi, parallèlement, sur les actes corporels dans la mesure où ils tombent sous le pouvoir de la pensée. Le rapport d'identification entre parents et enfants concerne certes les comportements complexes d'intégration sociale et psychoaffective, mais on ne peut omettre qu'il implique aussi les pulsions les plus élémentaires, y compris les comportements sexuels. Ceux-ci s'accomplissent et se reproduisent à l'image des parents. Réaliser ces actes de nature c'est "faire comme" père ou mère, d'une manière aussi totale que la "scène primitive" le laisse imaginer. Une image irrecevable Or, ce qui paraît naturel est insurmontable. Sur ce terrain le silence culturel majore largement la crise oedipienne à l'endroit de la sexualité : si " l'homme intérieur" est suffisamment pourvu d'images tierces et de symboles culturels, il n'en est pas de même du corps et du sexe. L'être en est réduit à l'impossible, c'est à dire à l'impossible imitation de "papa-maman" relativement à l'agir corporel. (Sur le clivage ontologique et l'impossible imitation dans la proximité, voir : Sébag). Or père et fils, faisant partie d'un même ensemble pertinent, la famille, et tenus à l'amour, coexistent déjà dans un rapport de contiguïté qui contredit toute concurrence avec un rapport imitatif, au risque de la crise : - dans l'ordre du discours, le Verbe y pourvoit (hors le sexe); - il n'est donc rien de semblable dans l'ordre de l'agir corporel. L'acceptation du modèle parental exige tiers médian et médiation symbolique. On peut dire que la théogonie hellénique (complétée de la pédérastie-pédagogie) permettait de contourner une situation qui est sans issue pour l'adolescent occidental contemporain. En l'absence de ce tiers aucune ressemblance n'est possible dans la proximité et, le contact du même au même conduit, d'une manière ou d'une autre, à se défaire de l'Image. Au plan de l'agir corporel, telle est la conséquence pour l'homme de l'épuration céleste voulue par le christianisme. Ce n'est donc pas le hasard qui place la question de la ressemblance dans les premières lignes de la Genèse. Question centrale de l'ontogenèse et de la reproduction des êtres, elle est au coeur d'une problématique de rupture et de crise, parfaitement modélisée par l'oedipe. ![]() "Ce qu'un gouvernement
n'ose faire, l'architecte l'affronte". Claude-Nicolas LEDOUX, l'architecte des Salines Royales d'Arc et Senans avait ainsi conçu cette Maison de plaisir. D'après "L'oeuvre et les rêves de LEDOUX", CHENE ed. 1971. |
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