| SEXUALITE ET
LANGAGE, DES RELATIONS COMPLEXES. Adapté de l'article :
"Sexualité et langage, des relations complexes" publié
dans la revue SEXOLOGIES vol. II, n°9, sept. 1993. [ English ] |
La chose sexuelle ne traverse pas aisément le langage. La "concupiscence" de la chair engendre des interdits que les auteurs ont soulignés. L'animal va droit au but, remarque l'analyste F.Perrier, mais chez l'humain "...une fois que le langage s'en mêle tout ce qui était vert devient rouge..." "Nous sommes obligés, nous d'en passer par la métaphore et la métonymie, le déplacement, la condensation, la chute du signifiant..." ou, si l'on veut "quand ça dit non ça veut dire oui". Nous parlons à l'endroit quand le corps nous obéit, mais à l'envers lorsqu'il s'agit d'obéir à son corps. Un travail, un loisir se racontent, au contraire des relations intimes qui ne se rapportent pas avec la même aisance. Ce renversement n'est pas particulier à la sexualité. Des inversions et obstacles perturbent le "circuit de parole" dans des pathologies qui partagent avec l'érotisme génital la soumission à un acte corporel. Dans la vie amoureuse l'esprit est réceptif aux convoitises du corps, il se met à son service et s'y soumet, au contraire du travail, des sports, des loisirs chastes où les contraintes et convoitises que reconnaît l'esprit guident le corps qui obéit. Pour faire l'amour il faut en parler. Dans notre "parade sexuelle" les mots sont volontiers inversés, déportés dans leur sens. Le silence tient lieu de parole qui peut tenir lieu d'écran. Le message implicite étant entendu, le dragueur usera de tous ces détours qui sont aussi un terrain de la sublime poésie. Les propos de l'amour ne désignent pas leur objet; ils ne font pas coïncider le message explicite et le message implicite. Un discours vrai manquerait son but. Son effet serait inversé, tant est forte l'exclusion réciproque de l'acte corporel et du message verbal. Mais l'acte sexuel engagé crée lui-même une communication. Cet acte de communication qui motive et anime le corps de l'autre se confond avec le plaisir lui-même; chose communicante et chose communiquée sont indistingables, signifié et signifiant sont confondus en une seule réalité ce qui exclu l'émergence d'un sens. Cette confusion du plaisir avec l'acte qui le communique, rend compte de ces singularités de l'amour physique qui sont l'omission de l'autre - réduit à son corps - et la suspension du langage. Les paroles sont absentes des moments intenses de l'amour. Les "gestes phoniques" qui s'y substituent ne sont pas des paroles. L'orgasme s'accommode mal du bavardage. Cet acte, qui ne va pas sans la rencontre de la personne, ne peut être dépourvu de sens. Cette partie intime de l'être ne peut échapper à la pensée. Un verbe intérieur est nécessaire à l'appropriation du corps, du sexe, à la reconnaissance par l'esprit de l'acte et de son plaisir. Ce verbe est surtout un langage secret et, dernier paradoxe, il est indispensable au fonctionnement sexuel. Les arts érotiques orientaux, notre "éducation sexuelle" aménagent ce langage initiatique sur l'amour. Son rôle est de pourvoir d'un sens l'acte sexuel mais, contradiction oblige, ce sens est déporté. Un motif manifeste de l'acte, performance ou témoignage, maquille le désir mais par ce sens détourné autorise la jouissance. Les prouesses érotiques, les images culturelles ou les souvenirs fantasmatiques, forment des signifiants de circonstance par lesquels le communiqué se sépare du communicant et instaure le sens. Car c'est le langage qui délie le sexe. L'accès au fruit défendu se fait au nom de quelque chose, "croître et multiplier" pour l'homme dans la foi, épreuve de sa séduction pour le "macho", tandis que le pervers vérifie son rituel. Dans cette contradiction commence la sexologie. A elle d'expliquer les difficultés, sur ce terrain, entre le patient et le généraliste. Le "docteur" n'ignorant rien de la chose sexuelle, il est plus clair que le jour que c'est au niveau du langage que se situe le problème. Dans une consultation ordinaire les mots sont disponibles, les symptômes sont identifiés par le praticien à partir d'un référent qui est son savoir de médecin. Mais s'il s'agit de la chose sexuelle les mots qui s'échangent rencontrent pour référent l'expérience corporelle du locuteur, celle qui ne peut se dire, fut-il thérapeute. Le sexologue est-il mieux armé? Il doit l'être, car nombre de problèmes proviennent d'initiations insuffisantes, d'un silence culturel ou familial sur la sexualité (voir "du silence culturel à la pornographie"). C'est donc un langage sur le plaisir et sur l'acte de communication de ce plaisir qu'il faut développer, ou plutôt légitimer, car il est l'unique chemin d'accès à la reconnaissance de l'acte.
Leroy-Gourans, "La préhistoire de l'art occidental" : signes masculins. Les sociétés qui nous ont laissé ces documents rupestres disposaient de techniques qui supposaient déjà un langage élaboré. L'initiation sexuelle se présentait donc à elles comme une nécessité ontologique incontournable. Faut-il s'étonner que les premiers symboles graphiques se rapportant à l'humain lui-même aient précisément concerné le sexe et rappellent étrangement les graffitis modernes. |
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