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Etudes sur la pudeur et la communication sexuelle


LE REGARD ET LA PAROLE








[english]



1 - Pourquoi interroger la pudeur ?
2 - Une grande variabilité historique et culturelle
3 - Le domaine des interdits
4 - La pudeur n’existe que dans la communication
5 - Un phénomène toujours conscient


La Genèse désigne la pudeur comme un élément constitutif de l'humaine condition. Dès l'origine elle y assujetti le couple primordial. S'il est cependant un domaine peu interrogé par la science, c'est bien ce double mouvement qui affecte l'âme et le corps, insaisissable par la variété et la variabilité, de ses manifestations, dont on ne sait s'il est premier ou ne s'éprouve qu'en réaction à un outrage, dont on ne sait s'il a des racines naturelles ou s'il est le résultat d'une oppression millénaire. Mais il n'est pas de monde humain sans pudeur et trop peu nombreux sont les chercheurs interpellés par un phénomène qui épargne, sans exception, tous les autres êtres sexués de la planète.


Pourquoi interroger la pudeur?

Parce qu'elle constitue une condition de la vie en société : "un monde où la pudeur existe est un monde où les individus parviennent à se grouper, à se déterminer, dans leur commerce mutuel".

Parce qu'aux très rares auteurs qui l'ont étudiée, et diversement définie, cette curieuse contrainte apparaît pour ce qu'elle est : une donnée centrale de l'anthropologie.

Parce qu'il ne suffit pas de l'escamoter derrière l'universalité du tabou de l'inceste, source de tous les interdits. A l'endroit de la sexualité, où elle est toujours immédiatement ressentie, la pudeur affecte l'être au moins sur deux plans, a priori assez extérieurs l'un à l'autre : le regard et la parole, qu'ils soient portés ou subis. On doit évidemment y ajouter le toucher qui peut aussi être pudique ou impudique en remarquant que parole, regard et toucher, constituent trois registres privilégiés, mais non exclusifs, d’échanges et de communication entre les humains. En remarquant justement qu'en dehors d'une communication entre les personnes le phénomène pudique n’a pas d’existence.

Parce que le discours de tous les humains étant universellement surveillé par la vigilance pudique, elle se situe, pour les sciences du langage, "à la frontière de ce qui peut être abordé en référence aux concepts linguistiques et de ce qui relève de l'interprétation psychologique ou culturelle des faits de langage".


Une grande variabilité historique et culturelle.

En sa forme, la pudeur est éminemment variable, culturellement et historiquement ; elle a longtemps distingué le "civilisé" de celui qui ne l'est pas. Ainsi en juge chaque culture. Le chinois n'offense personne en soulageant dans la rue ses besoins naturels, mais, pour lui, l'européenne qui embrasse son mari en public est l'image même de la dépravée.

Mais en 2002, aux États-Unis, un ministre de la Justice a fait couvrir la statue aux seins nus devant laquelle il donnait ses conférences de presse, "pour des raisons esthétiques".

Ainsi, la pudeur occidentale, dans son expression actuelle revêt de multiples facettes. Elle paraît s'être formée à la Renaissance. Toutefois les premières interrogations sur ce sujet sont posées à l'époque des Lumières. Semble-t-il lorsque les grands voyageurs en vinrent à être motivés par leur curiosité pour le monde à découvrir plus que par d'autres convoitises ou le désir d'évangéliser les "naturels". Des questions se font jour à cette époque; elles se résument ainsi :

- La pudeur est-elle une invention humaine? Un fait social?
- Est-elle inconnue de ceux qui vivent "selon la loi de la nature"?
- La pudeur constituée est-elle le fruit de l'éducation?
- Comment et quand naît-elle chez l'enfant?

Puis le Romantisme brouille les cartes. Les attaches de la pudeur avec la séduction conviennent à l'esprit de ce temps. Elle est louée et cultivée comme un "aiguillon des désirs? ". Nous glissons alors dans le domaine en vérité très distinct des conduites galantes et de la parade sexuelle de l'humain.

C’est une évidence que la pudeur ne saurait être absente des situations de plaisir ou de gêne dans lesquelles nous jette le désir sexuel. Elle en est partie prenante et impose une emprise émotive qui la traduit et la révèle. S'il existe des liens entre les êtres qui paraissent s'accommoder d'une totale impudeur voire l'exiger, nous verrons que cela ne saurait être qu'une apparence, car l'emprise pudique affecte jusqu'à l’ultime la rencontre sexuelle. Elle l’affecte d'autant plus sûrement que les gestes de séduction sont ceux-là même qui viennent substituer "la nature à la loi, en conférant aux caprices du désir l'intangibilité des lois de la nature".


Le domaine des interdits.

Toute société humaine forme des règles d'interdiction sur le lieu de la sexualité et chacun sait qu'avec la concupiscence de la chair nous côtoyons le domaine des interdits. Certains sont clairement conscients, d'autres ne le sont pas. Mais la pudeur (sexuelle ou non) est toujours consciente, elle n'existe que consciente. Elle l'est dans ses motifs et dans son vécu: "elle dit ce qui, ... se trouve offensé; elle manifeste l'atteinte subie et ...nous la fait connaître à nous-mêmes".

Les expressions de la pudeur sont physiques et verbales. Plus exactement, elle suscite des réactions de réserve, à la fois dans le comportement corporel et dans le langage.

On peut dire que, dans chaque horizon culturel, chacun "règle sa conduite d'après les mouvements de pudeur qu'(il) éprouve" . Cette forme de retenue, par la convenance de ses limites, témoigne de la bonne intégration des tabous et interdits qui structurent l'être : la pudeur est éminemment normative. Bien ajustée, elle est l'indice d'une juste acclimatation de la personne à la mentalité collective. Par-delà les modes, la diversité des moeurs et le génie propre de chaque sexe, elle concerne aussi bien les hommes que les femmes et se caractérise surtout par des invariants qui traversent les époques comme les diversités sociales. Il ne faut en effet pas se méprendre sur l'apparente et incessante variabilité historique du phénomène ; les lignes suivantes, écrites à l'aube de notre ère, seraient parfaitement entendu aujourd'hui :

(Ces organes) "que la nature ... a dissimulé, c'est cela même que tous ceux qui sont sains d'esprit éloignent des regards, et ils s'efforcent, aux besoins mêmes de la nature, d'obéir le plus secrètement possible. Quant à ces parties du corps dont l'usage est indispensable, ils n'appellent par leur nom ni ces parties ni leur usage, et il est indécent de dire ce qu'il n'est pas honteux de faire, du moins en secret.". (Cicéron, cité par Bologne).

La pudeur physique impose au corps sexué l’écran vestimentaire qui peut certes se réduire à l'étui pénien, au pagne rudimentaire. Tout peuple doté d'un langage a recours à des accessoires qui dissimulent au moins les parties sexuelles.

La dissimulation concerne aussi - et surtout - les actes lorsqu'ils appartiennent à la communication sexuelle entre les personnes. Dans les faits, aucun humain, de par le monde, ne peut se comporter comme le fait l'animal. Cette impossibilité, notons-le, n’a aucun fondement rationnel immédiatement accessible à l’esprit. A l’origine, dans notre fonds culturel, cette absolue éviction est d’ailleurs quasiment donnée comme un Mystère.


La pudeur n’existe que dans la communication.

Au plan du langage, s’il existe toujours en matière de sexualité une limite à l'expression verbale, on remarquera qu’il n'est pas de pudeur ressentie envers les représentations ou les idées que l'on garde pour soi, seraient-elles les plus "grivoises" : on ne se fait pas rougir soi-même . Par contre, l'inhibition pudique s'empare de l'être dès qu'il s'agit de les exprimer, c’est à dire de les communiquer. Que ces idées soient devinées par autrui, cela engendre une forme de gêne que vient trahir l'empourprement du visage. Le devinement, transmission non verbale d’idées ou de sentiments, est aussi une forme de communication. Peu importe donc, pour engendrer la pudeur, que cette communication soit volontaire ou involontaire, verbalisée ou non, peu importe qu'elle se réalise avec un être réel ou un être supra mondain, céleste. Ainsi certaines pudeurs morales ont-elles pu évoluer au cours de siècles avec les formes de représentation du sacré et des puissances surnaturelles : dans la conviction des personnes, il y a toujours communication.

Monique Schneider exprime fort bien cette caractéristique du phénomène étudié:

"L'impudeur ne réside pas dans le dévoilement de quoi que ce soit, mais dans la connexion pouvant ou non s'établir entre ce qui est dévoilé et une subjectivité vivante pouvant habiter le lieu découvert".

L’impudeur venant de l'extérieur coupe la parole, mais il existe des obstacles internes à la personne, qui inhibent la parole avec non moins de force. On ne se fait pas rougir soi-même, mais on rencontrera toujours, dans la sexualité partagée, ce point indépassable où l'expression verbale échoue à rendre compte d'un désir, fût-il intense. Ces faits sont d'une grande banalité : tout sexologue a pu vérifier qu'après des années de vie commune et d’échanges sexuels, bien des couples ne sont jamais parvenus à parler réellement sur ce sujet. Des partenaires en amour peuvent avoir beaucoup de mal à exprimer telle émotion ou tel désir, cependant très présent dans le discours intérieur, dont l'écart est ici immense avec le discours exprimé.


Un phénomène toujours conscient.

Certains concepts nouvellement introduits dans les sciences de l'esprit ouvrent la question de la catégorie psychologique à laquelle appartient cette rétention verbale, non volontaire mais très consciente, que constitue l'inhibition pudique. En effet les notions psychanalytiques de déni, de dénégation, de refoulement ont pu être considérées comme suffisamment explicatives du phénomène. Une telle assimilation ne nous parait pas soutenable dans la mesure où la pudeur est un phénomène dont le ressenti et les motifs immédiats sont toujours éminemment conscients. La distinction peut donc être affirmée sur une opposition très nette: déni et refoulement, tels que conçus dans les théories freudiennes, affectent le contenu idéique qui, à l'insu du sujet et au bénéfice de l'inconscient, se voit remanié ou détourné de la vie consciente. Ces détournements de la pensée, et parfois de la perception, altèrent l'énoncé, c'est à dire le message, et non la seule énonciation.

Ce n’est pas le cas dans le sujet qui nous intéresse : l'individu pudique ressent vivement l'inhibition de son énonciation mais il ne peut échapper a la pleine connaissance des idées qui en sont affectées. En d'autres termes, il ne suffit pas de disposer de la parole pour pouvoir exprimer ses pensées. Des désirs ou des peines demeurent indicibles, même si les idées sont présentes, voire insistantes. Dans cette situation, où l'énonciation est rebelle à la puissance de l'esprit, le sujet a toujours conscience d'une censure qui pèse sur ses paroles comme sur ses actes. Cette contrainte est toujours éminemment ressentie et cette indubitable lucidité suffit à soustraire la pudeur au domaine freudien d’investigation qui est justement l’inconscient.

Au premier abord, d’un point de vue verbal, nous sommes donc en présence d’un processus dont l’originalité est de respecter le message mais d’affecter son énonciation. Il nous paraît plus juste de dire qu’avec la réserve pudique nous pouvons saisir un effet direct du message sur l’énonciation : au premier abord, essentiellement un phénomène de langage.





 


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