| L'ANIME ET
L'INANIME DANS LA GENÈSE DU LANGAGE CHEZ L'ENFANT Comment l'animal nous apprend à penser... Jean Morenon, Psychiatre honoraire des Hôpitaux François Péréa, Docteur en Sciences du Langage Format pdf |
1/ Quand les objets prennent une vie 2/ Au temps où les bêtes parlaient Résumé : Depuis le premier babil jusqu'au langage adulte, l'apprentissage du parler ne manque pas de complexité. Après une première phase où il ne peut que réagir aux événements, l'enfant tend à s'introduire en tant que sujet. Cette modification relationnelle implique un revirement de l'activité vocale, qui devient verbale voyant apparaître les premiers signifiants. Mais la relation langagière aux éléments du réel n'est pas univoque. S'agissant de l'univers inanimé, le détachement des objets se fait en réponse à un besoin préexistant et non sans crise. Il se forme alors un monde de connivence et surtout toujours explicatif de lui-même, où l'individu se perçoit soumis à un vouloir qui lui est extérieur. Malgré sa fonction substitutive, la parole ne libère pas de la matière sensible. L'inconscient est gardien de cette influence persistante de l'objet. Mais toute la réalité n'est pas formée en réponse à un besoin préexistant. L'univers animalier émerge dans la pensée de l'enfant sans être requis par le besoin et par sa simple présence. Soustrait à la prégnance de son objet, cet ordre de la réalité ouvre directement sur les capacités d'abstraction. Ainsi chez l'individu, selon les âges et les cultures, coexistent à des degrés divers: - des opérateurs verbaux formant un pôle rationnel, favorable à la pensée théorique et philosophique; - un domaine linguistique objectal non déliée de la matière sensible, qui confère à l'inconscient son action directrice sur la personne. 1 - Quand les objets prennent une vie L'histoire commence par des cris, des babillages que l’entourage accueille avec bonheur en attendant les jours où l’enfant se fera entendre et comprendre. L'enfant qui parle est alors reconnu comme un être qui pense ou pensera comme nous, dans une langue qui lui transmet nos savoirs, nos règles, nos comportements, nos interdits. À parler, penser comme les autres, l'enfant partagera la même réalité, une réalité qui lui semblera la seule qui puisse être entendue. 11 - Brailler et gazouiller, prémisses de l’expression langagière 111 - Vie psychique et vie corporelle Au tout premier âge la voix fait entendre "des cris, des pleurs, des sons végétatifs et réactionnels de malaise et d’inconfort (1)" qui traduisent une force pulsionnelle. Freud distingue ici, la pulsion de l’excitation. La première trouve sa source à l’intérieur de l’être : on ne peut s'y soustraire. La seconde vient de l'extérieur et on peut l'esquiver. La distinction est à souligner puisqu'en cette période le petit être rencontrerait ici "un point d’appui pour séparer un "dehors" d’un "dedans" (2)". Mais le nouveau-né sait-il qu'il est lui-même, comment s'attribut-il les états mentaux? que vaut la production sonore de cet âge? Une chose est certaine, pulsion ou excitation s'expriment par les organes de la voix; ces cris et braillements intègrent donc la vie psychique et la vie corporelle. Cette fusion corps-esprit est aussi importante que celle, classique, des "mondes" extérieur et intérieur. 112 - Les premiers détachements Les premières manifestations vocales volontaires s'entendent vers cinq mois. On ne les considère plus comme des réflexes et désormais la voix commence à remplir la distance qui sépare l'enfant et la mère (3). Celle-ci n'étant pas toujours à disposition, l’enfant va reconnaître sa présence ou son absence: une certaine forme de dissociation du mot et de la chose s'impose alors. On voit ici le départ d'un long processus qui conduira à la pensée adulte. Vers 7-10 mois l’enfant babille d’abord de façon dite "canonique", puis "variée" (10-12 mois). On a considéré ces essais précurseurs, comme un jeu d’imitation et d’entraînement à la langue maternelle. Un premier pas serait ainsi effectué vers les tout premiers mots toutefois employés "sans permanence référentielle" (4) c'est à dire appliqués au hasard des circonstances. 12 - Introduction du signifiant 121 - Vers le signe linguistique : un revirement. Mais l'essentiel est ailleurs. Du gazouillis aux "mots", des changements conduisent au signe linguistique qui vaut pour ce qu'il n'est jamais: la chose désignée (le mot table n'est pas la table et on ne pose pas son crayon dessus). Cette [?] appelle la séparation de la voix d'avec le corps qui la produit. Mais surtout l'irruption du mot dans la "pensée" modifie totalement les premiers états de conscience qui ne se séparaient pas [?] un plaisir d'avec la chose qui le procurait. ![]() Au début, lorsque le nourrisson pleure sa faim, ses braillements traduisent un émoi psychique en prolongement d'un malaise gastrique. Ces cris n’ont pas vocation à communiquer à autrui; ce sont des indices qui font sens pour la mère et non pour l'enfant qui les émet. L'entourage viendra (ou non) satisfaire à ses besoins. Le petit être n'a pas encore accès "au contenu de ses propres états mentaux" et n'a pas davantage la possibilité d'agir la circonstance (5). Nous dirons que sa position est celle d'un être dont la survie est assurée (ou menacée) sans qu'il soit capable d'agir sur ses intentions et ses désirs (il est patient psychologique). C'est alors qu'un revirement décisif va se produire: il adviendra que l’enfant, toujours prompt à crier à l'heure de la tétée, saura utiliser ces mêmes cris pour un motif de son gré, par exemple, faire venir la mère. Cet agissement n'est autre que l’usage détourné d’un acte naturel. Il ne fait plus partie des manifestations de la faim. Ce cri, parfois pris pour un "caprice" est un analogon de comportement qui vaut pour autre chose. Le procédé se perfectionnera, se diversifiera pour conduire au signe. Avec ce qui était un "geste vocal" l’enfant crée, par imitation (de lui-même) une forme détachée de son objet premier, donc substituée et réellement signifiante. De plus, de passif qu'il était vis à vis du milieu qui l’entoure (la circonstance) il vise maintenant, par la voix, à modifier lui-même ce milieu, l'influencer, voire le régenter (si l'on n'y prend garde). Doté de propriétés mentales nouvelles, il s'impose lui-même circonstance pour l'autre, et du même coup n'est plus passif mais actif. Il est apte à utiliser pour agir des motivations, des intentions et des désirs propres (nous le dirons agent psychologique). On aura compris que ce puissant revirement, dans ses capacités de représentation et de communication intentionnelle, correspond avec la mise en place de la parole, du nom et du signifiant pour les linguistes (6). Ce passage se fait par un mode imitatif. Il est, on le devine, essentiel dans le développement de la personnalité mais il n'est pas soudain. De l’indice saisi par la mère, au "signe" proféré par l'enfant, s'est amorcé un détachement d'avec la matière sensible par des étapes que l’on peut schématiser ainsi: - les premières productions sont de simples réflexes provoqués, dans l'instant, par une expérience corporelle immédiate; - des distances apparaissent par le jeu des satisfactions, des frustrations et des attentes; elles conduisent à la mise en place de premières délimitations de soi et de l'autre; - accompagnant l’activité dirigée vers le monde extérieur, des expressions telles que cris, babils, ressemblent à des signifiants vocaux mais continuent à remplir leurs fonctions premières; dans cette transition on ne peut leur attribuer pleinement valeur de signe en ce sens qu’elles ne se substituent pas encore de façon permanente à la chose rencontrée dans l’expérience; - des formes signifiantes, des mots, apparaissent gagnant en autonomie au fur et à mesure que se développent les échanges avec l’entourage; elles conduiront aux signes verbaux puis à l'effacement du réel (7) sous la réalité langagière. 13 - La conjonction critique de l'objet et du signe. Les étapes ainsi présentées semblent aller de soi dans une évolution vers l'enrichissement de la capacité de parole. Mais cela ne doit pas dissimuler le moment essentiel, la rencontre critique de l'objet et de la langue. Pour éclairer ce point essentiel, il nous faut: - revenir sur la dualité du signe linguistique, - aborder le détachement des objets du réel, - considérer que l'objet, d'une part (tel que les psychologues le conçoivent) et le signe linguistique qui le désigne, d'autre part, sont des entités de natures différentes, qui n'obéissent pas aux mêmes lois du psychisme et en appellent à des règles logiques si distinctes que leur fonctionnement en est parfois bloqué (par exemple dans des réactions de pudeur ou dans des émotions qui "coupent la parole". 131 - Le signe linguistique Il est formé par l'association d'une image acoustique, le signifiant (l’empreinte psychique de la "forme du signe") et d'un concept, le signifié. Ainsi, le signe "chaise" renvoie-t-il à une forme signifiante (la suite de phonèmes [ʃε:z]) et à un concept signifié (une représentation mentale de l'objet). Signifiant et signifié ne sont pas liés par un lien naturel; ainsi, le concept de "chaise" n’est lié à la suite de son ou de lettres qui le représente qu’en vertu d’une convention avec les autres membres de la communauté. Toutefois ce rapport, dit arbitraire, détermine les concepts, les idées, qui forment nos pensées et organisent en l'esprit une certaine réalité que l'être, doté de parole, a tendance à considérer comme naturelle. Reposant sur l’héritage de la langue commune, les signes fonctionnent comme des matrices, des clés, ou des "raccourcis", à partir desquels un sens est donné au monde. Ces signes découpent donc cette "nébuleuse" qu'est la pensée primitive pour conduire à sa mise en "réalité" (8). Des objets purement mentaux dérivés de nos activités apparaissent, circonscrits par les signifiants (de manière conventionnelle) cadrés par les signifiés. 132 - Le destin de l'investissement primaire Pour l'être doté d'un langage, le signe dissimule ce qui lui échappe: c'est à dire le monde préverbal qui ne correspond pas naturellement avec ce cadre qu’impose la langue. Les signes sont des réceptacles qui donnent une forme obligée, tout à la fois dicible (le signifiant) et idéique (le signifié) à ce qui, au départ, est une pensée hors langage (Pensée qui ne peut probablement pas s'auto attribuer un état mental conscient et donc n'a pas les moyens de se penser elle-même). Le point important se situe dans un passage: le bien parler étant seul socialement compris et efficace, l'adulte doit s'y conformer... sous peine d'être tenu pour un fou, un arriéré, ou un poète. Or la pensée organisée en signes se trouve nécessairement en divorce avec le réel qui est l'horizon de l'enfant avant qu'il ne dispose du verbe. Ce divorce écartant ce qui n'est pas cadré par la parole ne l'annule pas définitivement de la mémoire mais l'éloigne de la conscience tout en lui conservant sa valeur historique. Ici se place le refoulement originaire perçu par les psychanalystes comme conséquence de l'accès au langage: "le mécanisme d'accès au langage constitue d'un seul et même coup l'inconscient et le langage conscient" (9). En conséquence de l'apparition de la parole il nous paraît légitime de mettre en équivalence ce "refoulement" des psychanalystes et l'éloignement de l'univers préverbal. Pour faire bref, on dira que sur une activité mentale liée à une confrontation directe au réel se superposent jusqu’à la refouler, en lui donnant des significations, une activité et une pensée reposant sur une mise en réalité par les signes (10). 133 - La formation de la fonction symbolique Lacan met ce phénomène en rapport avec une introduction du symbole sans tenter d'expliquer dans le détail ce refoulement originaire. "Parler un jour, dit-il, signifie qu'avant l'enfant ne parlait pas". L'enfant, adoptant la parole, met à l'écart toutes les représentations antérieures qui étaient non verbales. La fonction substitutive étant aux yeux de Lacan la fonction même du symbole qui nomme la chose tout en étant différent d'elle. L'hypothèse qui a notre faveur soutient la substitution symbolique, reprend les mêmes notions, mais inverse leur interaction. Elle fait du système symbolique la conséquence de cette coupure et non la cause (11). Nous imputons celle-ci à l'antagonisme de fonctionnement qui oppose les catégories distinctes du contigu et de l'analogique dans lesquelles on peut ranger respectivement l'objet et le signe. 14 - L'objet requis par le besoin et la prégnance originelle 141 - Le point focal : rapport à l'objet et rapport au langage via la relation de contiguïté Ces considérations sont inséparables d'une interrogation sur la formation complexe de l'objet, en rappelant qu'on appelle ainsi la vision mentale d'un élément du réel (détaché du monde distinct). Nous l'aborderons par le biais de l’action réelle telle qu'elle se présente chez l’enfant avant qu'il ne parle. On avance communément qu'au sein d'une confusion entre monde extérieur et monde intérieur, et avant tout langage, la connaissance du corps et de l’espace environnant "est pratique, utilitaire, fondée sur une expérience sensori-motrice" (12). Cette activité conduit le jeune enfant à adopter les objets sous l’effet d’une nécessité intérieure. Ces objets sont donc requis par ce besoin (alimentaire, moteur, affectif...). Ceci a une conséquence inapparente et capitale: tout ce qui n’apporte pas de réponse à ces exigences n'a pas lieu d'intégrer la pensée primitive infantile et n'existe tout simplement pas. Avant tout effet de langage, l'invention du monde ne se résume pas dans la perception, ni dans le toucher, ni dans le désir, ni dans la pulsion, mais dans un processus plus riche où se combinent l’action et l’élément visé par cette action. La seule activité dirigée vers un élément du réel ne suffit pas et chaque acte n’amène pas mécaniquement l’enfant à repérer un objet. Par contre, s’il advient une satisfaction (la réduction d’une tension) cet élément émerge du réel, vient à la connaissance puis à la reconnaissance de l’enfant dont il a transformé, modifié, la réalité interne. Un élément du réel qui ne produirait pas un tel résultat transformateur (source de satisfaction, par exemple) ne sera pas détaché du fond du monde. Indifférent, il ne deviendra pas "objet" (au sens psychologique du terme). Par voie de conséquence, sous la force motrice des pulsions, un élément "détaché" de l'univers qui l'entoure sera objet sous condition de produire un effet modificateur. Nous sommes ici au cœur des activités dites de connectivité (13). Pour ce qui nous concerne présentement, tout se complique: on remarquera que la formation de l'objet, c'est à dire la combinaison d'une action réelle à un élément réel, est un phénomène: 1/ qui n’émet aucun message; 2/ qui parcellise le réel; en effet, selon ce processus tout événement mental qui conduira au détachement d'un objet sera logiquement créateur d'un état mental distinct et correspondant. Pour autant il ne contribuera pas à unifier le sujet: au contraire autant de sujets partiels et uniques sont appelés à coexister. La psychopathologie et l'anthropologie révèlent abondamment les traces de ce phénomène primitif de parcellisation (tout à la fois de l'univers et du sujet). Étant exclu le monde animal dont il sera question plus loin, le registre de la contiguïté est la voie prépondérante des rapports au monde avant que le langage, par l'introduction du vocabulaire, "refoule" du même coup tout ce qui fut lié à l'expérience préverbale du réel. De ce refoulement Lacan déduit, on l'a vu, la formation simultanée des deux domaines de la vie psychique que sont le langage et l'inconscient. Il est clair que l'esprit se trouve devant une incompatibilité: - d'une part le corps à corps pratique, utilitaire, pulsionnel et sans langage du nourrisson avec un réel perçu par contiguïté immédiate; - d'autre part le langage qui définit la réalité intelligente et intelligible et surtout communicable entre humains. 142 - Une coupure constitutive de l'ordre humain Nommer ne consiste donc pas simplement à donner un nom aux objets comme le ferait un botaniste sur des plantes collectées. Le phénomène mérite précision dès l'instant où il rend compte de l'antagonisme entre l'acte corporel et l'acte linguistique. Nous avons laissé le nourrisson sachant utiliser son cri d'affamé dans un autre but que la tétée, un "caprice": faire venir la mère. Le cri n'a plus valeur d'indice mais de signifiant que nous dirons vocal. Le passage du vocal au verbal se fera sous l'influence sonore du milieu langagier, l'enfant étant confronté à la rigueur d'un code linguistique. Mais, nommés, le biberon ne cesse d'être le biberon et la mère ne cesse d'être la mère. Le jeune qui commence à parler se trouve aux prises avec deux types de relations concurrentes et co-éternelles sur le même objet. Elles sont antagonistes tandis qu'on ne peut suspendre une forme de co-conscience. Les conséquences en sont considérables et appellent la question suivante: peut-on assumer simultanément (et dans un même contexte) la position de patient psychologique qui prévaut face à l'objet émergeant de la contiguïté empirique, et celle d'agent psychologique inhérente à l'appropriation de ce même objet via la chaîne parlée? Nous soutenons l'hypothèse que cela est impossible à l'humain: au risque de l'insensé, on ne peut, à la fois, sur un même système de rapport au monde être assujetti à la circonstance (patient) et être la circonstance (agent). C'est donc en tant que code organisé que le système de la langue: - imposera le rejet de toute relation primitive de contiguïté, - non sans maintenir l'objet sous logique ineffaçable de cette dernière. * * * Cette coupure, constitutive de l'ordre humain, n'est donc pas un absolu oubli ou effacement. Nous y voyons plutôt d'une "mise sous séquestre" qui peut prendre diverses formes selon le point de vue considéré: le clinicien parlera d'amnésie infantile et de refoulement avec formation de l'inconscient; le linguiste y relève des zones d'inhibition de la langue (14); le socio anthropologue découvre le diabolisé en ce qui est refoulé. Dans son devenir, l'enfant n'a pas le choix: sauf à s'enfermer dans l'autisme il doit acquérir le langage et tendre à se libérer de la puissance assujettissante de l'objet. 2 - Au temps où les bêtes parlaient 21 - L'animal 211 - La voie de la comparativité Nous avons jusqu'ici accordé un rôle de premier plan à la combinaison d'une action réelle et d'un élément réel dans le processus d'émergence de l'objet. Mais cette procédure n'est pas unique et exclusive: à côté d'elle la voie de l'analogique constitue une autre modalité d'invention du monde. Concernant principalement l'univers animal elle pourrait dès lors tirer son intérêt: - du fait que dans ce cas l'élément perçu (l'animal) et le signe linguistique qui le désigne sont des entités qui obéissent aux mêmes lois du psychisme et en appellent à des règles logiques de même nature (similarité) ce dont on va voir plus loin les conséquences; autrement dit, absence d'antagonisme critique entre les postulats logiques requis pour l'appréhension de l'élément distinct d'une part et du langage d'autre part; - du fait de l'aptitude qui paraît naturelle et spontanée à discerner les êtres non humains. Les mammifères (mais non eux seuls) sont dotés d'une activité mentale qui est source d'échanges communicatifs spontanés, y compris avec notre espèce. Certaines singularités de la relation à l'animal ont, de longue date, suscité investigations et interrogations. On a invoqué "l'animation", c'est-à-dire les mouvements perçus par l'enfant et qui ne sont pas, usuellement, le fait du monde justement appelé inanimé. Mais la motilité n'est pas seule en cause. Les mammifères, parmi d'autres, sont dotés de conduites qui jouent un rôle majeur dans les communications entre congénères dans leurs groupes sociaux et au delà. Il est connu que la proximité des espèces étend aux hommes la saisie de ces messages. Chacun sait la richesse des relations qui peut s'établir avec un compagnon domestique dont les expressions de joie, de soumission, d'adversation, etc... sont parfaitement identifiables et réciproquement interprétables. Ces réactivités émotionnelles communes n'ont pas de spécificité zoologique. En témoigne la domestication des espèces, fondement de la culture occidentale. Plus ancrés dans la constitution biologique, l'émotion, le stress dans leurs retentissements organique, humoral et neurovégétatif, sont identiques chez l'humain et chez les mammifères qui lui sont proches.
L'animal est pour l'enfant un terrain inépuisable de projection et d'identification. Notons cependant qu'il ne l'assimilera jamais à l'humain. Il lui faut du temps, et une suffisante capacité d'abstraction, avant d'admettre que "nous sommes des animaux". Sur le sujet qui nous intéresse, nul besoin d'un protocole d'investigation sophistiqué pour saisir la différence entre l'appropriation par l'enfant du monde inanimé et celle du monde animalier. * Il n'est plus banale image qu'un nourrisson s'efforçant de saisir le biberon. La pulsion alimentaire préexiste à l'émergence de l'objet; elle va induire la combinaison de la faim avec l'action de téter; de cette combinaison émerge (on l'a dit plus haut) l'objet biberon par lequel la pulsion va "atteindre son but" (15). Cet objet, par le pouvoir modificateur que l'on sait, constitue en lui-même une réponse en lien avec le besoin qui préexiste. Avec l'avènement du langage, et de sa capacité de substitution, s'effacera la prégnance que cet objet tire de la contiguïté originelle. Mais il n'est jamais totalement délié: une force sollicitante, refoulée sans être jamais abolie, subsiste dans l'inconscient, tandis que la parole substituée peut négocier la tétée. * Mais que le chat de la maison pénètre le champ de vision de l'enfant, il suscite un état de conscience sans être requis par un quelconque besoin (16). Nombre de formes animales se situent dans une catégorie du réel qui interpelle ainsi l'intellection par anticipation à toutes mobilisations pulsionnelles. Les éléments ainsi détachés du réel sur la base d'analogies et de caractères communs ne sont affectés d'aucune prégnance ni aucune connivence en rapport avec un état mental qui serait préexistant. Outre cela, la faculté de comparativité qui gouverne l'appropriation de l'élément animal est celle-là même qui gouverne identiquement l'usage du code linguistique. Cette cohérence logique entre le code et l'élément animal supprime donc la crise ontologique constatée ci-dessus entre le langage et l'objet issu de la contiguïté empirique (Crise qui, on l'a vu, provoque la révocation des investissements primaires, prix à payer d'une mise en réalité par les signes). 212 - Un tiers médiateur L'animal ne doit pas à lui-même d'être ainsi distingué au sein du monde ambiant. Cela n'est pas dans son essence mais résulte des pouvoirs de la comparativité; ces pouvoirs lui confèrent un rôle de tiers médiateur dans le développement psychique de l'humain et tout laisse penser que ce rôle n'est pas étranger au soin qu'apportent les sociétés humaines à cultiver l'affinité spontanée des enfants avec les animaux. On a observé que "pour les tous petits la révélation d'une forme animale est contemporaine des premières perceptions. Dans le berceau, dans la voiture de l'enfant, la mère place l'ours en peluche, le lapin, le chien et cette forme acquiert très vite une personnalité qui n'est ni celle de l'ours, ni celle du lapin, mais elle joue un rôle considérable dans l'histoire affective du premier âge. Alors que la poupée devient un jouet privilégié à partir de dix huit mois, l'animal en peluche est adopté dès l'âge d'un an... la forme animale est sécurisante; la poupée, en raison de son aspect humain inquiète d'abord l'enfant plus qu'elle ne rassure (17)". Mais les enfants ne sont pas seuls concernés: il est inutile de souligner l'intérêt croissant pour les animaux de compagnie et la vie sauvage manifesté, en notre époque, dans les sociétés occidentales. 213 - L'unicité du sujet L'animal paraît contribuer à autonomiser et unifier l'ego dès l'instant où les caractères et signaux qui le dévoilent renvoient, en miroir, non à un besoin particulier et momentané, mais à l'intime subjectivité de l'être infantile ainsi révélée à elle-même. On peut concevoir en effet que le rapport à l'animal n'offre d'autre possibilité à l'enfant qu'attribuer à soi-même l'état mental occurrent, puisqu'il n'est pas d'objet requis. En effet cette attribution à soi-même ne saurait être acquise de la même manière lorsque le dévoilement procède de la contiguïté. Face à l'univers inanimé une multiplicité de formations objectales répond à la multiplicité des affects et des pulsions. Chaque événement mental correspondant, en vérité unique, ne peut-être que temporaire, momentané et lié à l'existence de la crise transformatrice génératrice d'un objet. Cette crise est l'instant pendant lequel divers contenus de pensée sont générés par un élément distinct. Autrement dit, dans le cas du monde inanimé, il se constituent autant d'états conscients (18) que d'objets transformateurs, étant donné la multiplicité vitale des affects et des sollicitations pulsionnelles (phénomène de morcellement corroboré par la pathologie mentale aussi bien que par l'anthropologie) (19). A l'opposé, face au jeu de similarité animal/enfant s'affirme quelque opération de pensée qui s'avère participer, non de l'objet, mais de ce qui s'y oppose: le sujet, dont témoigne l'unicité en conscience de la production psychologique résultante. Mais étroitement lié au procès de comparativité, ce sujet serait voué à l'inexistence dans un univers vide de tout vis-à-vis. Dit autrement, "une condition nécessaire pour [qu'il attribue] à lui-même des états de conscience est qu'il puisse également les attribuer à d'autres ...(20)". Dans cet échange il n'échappe pas à l'enfant d'être en retour perçu et identifié par l'animal et cela constitue un ressort décisif. L'animal, alter ego zoologique, en tant que miroir vivant, plus et mieux que l'humain, pourrait alors jouer un rôle essentiel; "...pour pouvoir avoir l'idée de soi comme sujet qui s'auto attribue une connaissance sur la base de son expérience, il faut pouvoir saisir l'identité entre le "je" ainsi visé et d'autres identifications par autrui de la personne à laquelle "je" fait référence..."(21). Précisons encore que la place préférentielle de l'animal paraît liée (selon nous) à l'obstacle que constitue une trop grande ressemblance à l'humain, conjointe au rapport d'étroite contiguïté établi avec l'environnement nourricier ainsi qu'on va le voir. Précisons que le rôle médiateur de l'animal s'étend sans doute à d'autres catégories du réel éloignées du vivant mais présentant quelques apparences d'animation spontanée. Outre le feu, on peut noter, combien universel, le ballon ou la balle qui rebondit, mais aussi les images électroniques des jeux et de la télévision, accélératrices de l'éveil infantile... 22 - Le paradoxe de la mère Le sens commun nous invite à considérer la mère comme faisant partie du monde animé. Mais si elle représente la Vie par excellence, elle est aussi le premier objet de l'enfant. Il est clair que c'est vers la mère omniprésente et toute puissante (22) que s'orientent les premiers gestes intentionnels du nouveau-né, ses pulsions et ses motifs d'action; l'univers maternel est celui de la contiguïté. Personnage requis par excellence, son action directrice détermine ou accompagne l'essentiel des étapes transformatrices de l'être infantile. Ceci veut dire que les relations à la mère sont et seront toujours marquées par la force contraignante d'un étroit rapport de connectivité autant matériel que psychologique et émotionnel. Bien qu'importatrice du langage, la mère, jamais métaphorisée, demeure engluée dans la contiguïté empirique jusqu'aux limites du non symbolisable, la zone critique se trouvant délimitée par le tabou de l'inceste. On remarquera que la maison maternelle fait corps avec le personnage dont elle est le prolongement. Ainsi, au delà d'être l'objet directement requis, la mère est-elle aussi la médiatrice naturelle avec le monde matériel. 23 - Deux procès antagonistes et dévoilement du réel Ce paradoxe maternel paraît confirmer que les deux ordres de relations, sélection/combinaison (ou analogique/contigu) ne sont pas déterminés par les qualités intrinsèques (animées ou inanimées) des éléments du monde extérieur. Ils le sont par la faculté que l'être est amené à mettre en jeu pour leur dévoilement. 1/ L'activité de connectivité, dans une proximité de sens ou de situation, vérifie ou organise l'inclusion de deux réalités dans un ensemble commun. Elle sous-tend un lien de connivence entre le moi et un monde requis, réponse aux pulsions, aux besoins, aux aspirations ou aux craintes humaines. Cet univers, ainsi conformé pour et par l'être humain, ne peut être conçu autrement qu'explicatif de lui-même selon un schéma de pseudo causalité teinté de toute puissance. Cet aspect émerge dans les registres émotionnels et passionnels qui parcourent nos existences affectives (23). Il est identifiable dans la pensée du psychotique pour qui "les objets prennent une vie", cette vie pouvant se révéler contre lui (24). Elle l'est aussi dans l'univers mystique des sociétés primitives qui prêtent une intentionnalité aux forces de la nature. Dans tous les cas cette communion symbiotique du moi et du monde laisse peu de place au hasard, mot qu'un de nos patients psychotique voulait rayer du dictionnaire. Hors certaines déchirures dans ce voile qui occulte le réel, on présage que le nommé "endossera" la prégnance de l'objet auquel il s'applique, traduisant la marque de la contiguïté dans ce que le signe est en passe de circonscrire. 2/ Par l'activité de comparativité l'esprit humain décèle la présence ou l'absence de similarité entre deux réalités disjointes. Elle est l'opération mentale qui saisit leurs caractères communs. Elle gouverne, entre autres, une perception du monde animal dont l'image induit des affects et des émotions en appelant directement au moi infantile, structurant ses propres représentations (25). Cela advient sans réquisition pulsionnelle préalable, sans médiation maternelle, sans connivence (parce que la similarité ne l'implique nullement). Ce réel, bien que préverbal, émerge de l'intériorité psychique autonome de l'enfant que la rencontre avec l'animal contribue ainsi à ériger en terme de sujet De ce processus nous retiendrons que, né d'une catégorie du réel qui en appelle à la subjectivité même de l'être, l'animal est ce que son image dit. Ce phénomène est d'une importance extrême étant ici supprimée la cloison étanche, autrement dit, la barrière de l'inconscient qui, face au monde inanimé, occulte le réel originaire (26). 3 - Conclusion Nous nous sommes attachés ici l'étude des procédures d'invention du réel, considérées par voie de comparativité (l'analogique) ou par voie de connectivité (le contigu). Sur la base théorique d'une "structure bipolaire du langage" Jakobson avait vivement appelé à l'étude pluridisciplinaire d'une telle dichotomie dont les racines remontent à Aristote, qu'il a remis en honneur et dont il pressentait l'importance. Concrètement, sous la double polarité pointée par cet auteur il nous est apparue une hétérogénéité radicale des référents. La singularité de cette hétérogénéité, dans notre culture, est qu'elle fait coexister à des degrés divers: - sous le signe de l'analogique, à médiation principalement animale, un pôle détaché de la prégnance de l'objet (aussi bien que du lexique), potentiellement apte à la métaphore, et pouvant ouvrir vers une pensée rationnelle, apte à la conceptualisation théorique et scientifique. - en opposition avec celui-ci, issu du monde inanimé, sous le signe du contigu et de la réquisition pulsionnelle, un domaine de la réalité linguistique non déliées d'une prégnance sous-jacente nourrie de traces inconscientes, enracinées dans l'histoire infantile et toujours opérantes chez la personnalité adulte. Cette dichotomie qui fait coexister en l'être deux modes distincts d'intellection et de mise en réalité, peut rendre compte de différences, de divergences et d'antagonisme dans les modes d'appréhension du monde chez les individus, selon leur âge, selon leur appartenance culturelle, mais aussi pouvant, dans tous les cas nourrir leur pathologie. ![]() Jean Effel. Au temps où les bêtes parlaient. Notes et références
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